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Ces livres qui déplaisent aux collectionneurs exigeants…

Ce titre est un peu trompeur : il ne s’agit pas d’ouvrages en particulier, mais de « défauts et de reproches » considérés « graves » sur un exemplaire. J’emploie également le terme de collectionneur-exigeant plutôt que bibliophile, réservant ce dernier à un vaste groupe d’amateurs de livres en tout genre.
Cela étant dit, il est important et juste de reconnaître les défauts d’un ouvrage (qu’on les accepte ou non). Lorsque l’on désire édifier une collection remarquable, on cherche à tendre vers la perfection.
Et si l’on est fortuné, les critères sélectifs peuvent devenir terriblement sévères…

1) L’état du livre

C’est la première information que donne un livre.

Il n’est pas besoin d’avoir de connaissances particulières pour juger de l’état d’un livre ancien. Son aspect et sa prise en main donnent immédiatement une impression : bon, moyen, mauvais, affreux, propre, sale, superbe… Mais les impressions sont propres à chacun : qu’entend-on par état « moyen » ? L’un dira « moyen », l’autre « mauvais » en parlant d’un même livre et selon les mêmes critères bien réels.
Alors quand on décrit un livre, il est nécessaire d’avoir un minimum de connaissances pour identifier son état. Cette description doit rendre objective l’apparence physique du livre. Il ne s’agit plus de donner son avis, son sentiment, mais de décrire précisément ce que l’on voit à l’extérieur et à l’intérieur d’un exemplaire.

petit-lexique-livre-ancien-222x300Ainsi nous avons à notre disposition des termes précis pour désigner chaque défaut et leur emplacement. Une description précise d’un état peut s’avérer incompréhensible à celui qui ne connaît pas le sens des mots, et il serait dangereux pour la tradition du livre de rompre la transmission de ces quelques connaissances basiques en modifiant ou en interprétant ce vocabulaire spécifique.
Vous trouverez dans ce Petit Lexique à télécharger un chapitre détaillé et bien illustré consacré aux défauts, avec leur nom et leur description. Ce document réalisé par la librairie De Natura Libris et dont j’avais déjà parlé sur mon ancien blog, est à conserver sur son ordinateur.

Revenons-en à l’état et aux défauts d’un livre : un collectionneur exigeant cherche un livre en parfait état (ou proche du parfait selon l’époque du livre). L’insolation d’un dos peut-être : rédhibitoire, un mors fendu : intolérable, un cahier débroché venant briser la courbe parfaite d’une gouttière dorée : inadmissible !

Et ce n’est pas tout ! Le parfait état seul ne suffit pas à satisfaire le redoutable collectionneur exigeant 😀

2) La véracité du livre

Mea culpa, « véracité » n’est pas un mot du Petit Lexique ! C’est un terme qui — je trouve — englobe d’autres critères de perfection.

  • Véracité au sens de « vérité » : celle qu’on cherche à la source, au commencement des choses… Ainsi, la première édition d’un texte (voire l’édition princeps) peut être un critère fondamental dans le choix de l’acquisition d’un livre ancien. La jubilation est totale quand on possède la première édition d’un ouvrage très ancien, si près de l’auteur et de son temps, si difficile à trouver, encore plus difficile à acquérir tant son prix peut être élevé… Présenter une énième édition, même considérablement augmentée ne retiendra pas l’attention de notre compère exigeant.
  • triste-268x300Véracité au sens de « exactitude » : un livre bien complet de son texte et de ses illustrations. Un frontispice disparu est source de grande tristesse, la page de titre manquante, cela devient une imposture ! Ne parlons pas des séries dépareillées, dans lesquelles un ou plusieurs orphelins issus d’autres éditions, ou reliés différemment, sont venus remplacer les volumes manquants…
  • Véracité au sens de « authenticité » : le texte dans son costume de l’époque ! Avec ses marges entières et sa reliure du temps. Aïe, aïe, aïe… on entend pester contre les relieurs d’hier (et d’aujourd’hui) qui massicotent près du texte, détruisant la belle mise en page et réduisant les dimensions du livre. Les anachronismes d’une édition ancienne reliée un siècle plus tard peuvent inspirer du dégout… de même que certaines restaurations pastiches. « La dorure moderne, sur du maroquin ancien, produit un effet très disgracieux, et cette sorte d’anachronisme choque les gens de goût » – Connaissances nécessaires à un bibliophile, par Edouard Rouveyre

3) Moralité

Mes propos, vous avez deviné, sont exagérés afin de mettre en évidence les degrés dans la perfection d’un livre et mon collectionneur exigeant est bien caricatural. Il nous aide cependant à être attentif dans nos choix ET à prendre soin de notre bibliothèque.

Car l’imperfection est courante dans l’ancien.

Il faut apprendre à mesurer et à accepter les défauts énumérés plus haut en toute connaissance de cause :

  • pour ne plus avoir peur de se tromper
  • pour oser aimer ses livres
  • et pour respecter tous les amateurs de livres anciens

4) Mon beau livre imparfait

C’est ce livre en 2 volumes que je vais vous montrer qui a inspiré cet article, parce qu’il m’a paru avoir tous les défauts du monde ! (et pourtant je ne suis pas certaine qu’il déplairait tant que cela)

son état :

  • pour sa reliure un coin cassé, deux coiffes frottées… ennuyeux, mais rien de bien méchant en ce qui concerne mes propres critères. Les corps d’ouvrage : papier irrégulier dans le 1er tome (quelques pages rousses), quelques piqures dispersées, ma foi ce n’est pas si mal

coins-coiffes

 sa véracité :

  • Le premier tome « Traité des maladies des femmes grosses… » est la septième édition publiée en 1740 bien postérieure à la première (1668) et à l’auteur mort en 1709. Le second « Observations sur la grossesse et l’accouchement des femmes… » est publiée en 1738 loin également de la 1ère édition de 1695. Dommage ! Nous ne sommes plus du tout à la source même de ce tout premier traité de médecine obstétrique… et en même temps les éditions postérieures sont enrichies en figures et en observations avec, dans le cas présent, l’ajout des « dernières observations… »
  • Il manque les frontispices ! je suis privée des portraits de François Mauriceau… en revanche les gravures sont toutes bien présentes.
  • quant à son « authenticité » : catastrophe ! Me voici avec un texte du XVIIe siècle, publié au XVIIIe et relié au XIXe façon Lamartine ou Chateaubriand 😀

anachronisme-reliure

C’est ce dernier défaut qui m’a le plus contrariée, au début. Il est bien possible que ce livre fut en très mauvais état, et que son propriétaire du XIXe siècle avait lui aussi des exigences… Or, à l’évidence, ces volumes ont fait l’objet d’une attention toute particulière : ils ont été parés d’une jolie reliure, élégante et soignée, à la mode du temps (1830-1850). Et pour cause ! Ces deux volumes constituent le premier ouvrage de gynécologie obstétrique qui traite de la grossesse, de l’accouchement et du petit enfant dans les premières années de sa vie. Les conseils précieux (et encore préconisés pour nombre d’entre eux) de François Mauriceau aux sages-femmes et aux futures mères ont permis de lutter contre la mortalité infantile. L’intérêt de ce texte est grand et vaut bien plus qu’une faute de goût.

accouchement
Aujourd’hui, les livres de ce mystérieux propriétaire sont les miens. Mon « Traité des maladies » est devenu un spécimen, une véritable curiosité que j’affectionne particulièrement.

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Commentaires

  • Gérard Monthel
    Répondre

    Il faut adorer les livres imparfaits ou un peu maltraités. Beaucoup plus que les autres.
    Ceci prouve qu’avant nous quelqu’un les a aimés, appréciés peut-être, détestés parfois, tantôt molestés.
    En un mot, ils ont vécu leur vie de livres et ne sont pas restés comme de simples objets insipides et rébarbatifs sur les rayons d’une bibliothèque sans saveur et sans couleur.
    Quelles histoires peut nous raconter la contemplation d’une reliure parfaitement préservée, d’un papier sans anomalie ou sans annotation manuscrite et envahissante, , de dorures trop clinquantes ?
    Et dès lors combien d’aventures et en de vies, peut-on imaginer derrière un « pauvre » livre, certes, mais un livre plein de précieuses richesses ?
    En un mot, oublions les techniques de restauration qui, d’irréprochables, deviennent abusives et donc déshonorantes.

  • Luisa
    Répondre

    Bonjour Céline!
    Je suis d’acord avec Gérard Monthel! Un livre est plus qu’un beau object – Qu’il soit propre, complet, consolidé, lisible, en quelque façon intéressant, tant pour son contenu, comme pour son aspect ou son histoire, voilà ce que je considère important. Un livre que quelqu’un a lu, relu, annoté, peutêtre maltraité et ensuite un peu maladroitement réparé… ça c’est un livre que j’aurais envie d’avoir dans ma bibliothèque – alors je ne suis pas une collectionneuse – pourtant je crois que j’ai de la chance, parceque je possède des livres comme ça, que je sais d’oú ils viennent, qui les a lus, qui son part d’une chaîne familliale dont je ne suis qu’un anneau et que j’espère que mes enfants et petits enfants continueront. Alors ma bibliothèque a des livres des siècles 17, 18, 19, 20 et même 21. Elle a de 1ères editions, et des livres achetès au supermarché, des livres avec belles reliures et des paperback presque défaits… – et voilà que j’ai lu recemment un roman actuel, presque copié d’un autre du 19ème siècle! On peut dire que cela n’est pas une bibliothèque mais un amas de publications – peutêtre, mais pour moi le livre vaut surtout pour la lecture – un peu aussi por sa « robe », mais ne soyons pas fanatiques!
    Continuez à partager vos pensées et vos connaissances avec nous, parceque cette échange est toujours stimulante
    Luisa

  • Celine Essentiam
    Répondre

    Merci Luisa et Gérard pour vos remarques très sensibles !

    @ luisa : j’aime beaucoup le terme « fanatique » car en effet, il y a encore une image exagérément fanatique du monde de la bibliophilie alors que la réalité est toute autre ; les gens qui aiment leur livre et ceux qui les collectionnent ont en grande majorité le goût d’un sujet, d’un texte, d’une époque, d’un auteur… lorsqu’ils achètent un beau livre, ils choisissent, en accord avec leur budget, le plus « beau » livre possible. La beauté du livre a des sens différents pour chacun.
    Malheureusement, lorsque sont évoqués les livres anciens dans les médias, il est souvent question de ce « fanatisme » qui à mon avis ne donne pas envie de rejoindre cette communauté.

    @ gérard : je vous rejoins pour le livre « vivant » et chargé d’histoires vécues, mais je fais très attention à sa condition car je pense qu’aucun livre ne nous appartient vraiment, et qu’il faut lui permettre de continuer son rayonnement après nous. 😉
    c’est pourquoi je soutiens les relieurs et restaurateurs dont la mission est de retrouver et de rendre au livre sa forme originelle. (C’est aussi une façon d’aimer plus encore ces livres abîmés).

    Enfin, j’ai eu une autre remarque sur facebook, de la comparaison d’un livre dont il manque une gravure à un corps atrophié… (comme un visage avec un oeil en moins).

Un renseignement ?

Je ne suis pas en ligne, laissez-moi votre message, je vous réponds dès mon retour. Céline Essentiam.

Je peux vous renseigner ?

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