vrain-lucas

C’est en forgeant qu’on devient… faussaire !

Dans notre jargon, « forger » consiste à fabriquer un faux document, intégralement ou en partie (en utilisant des « morceaux » de documents authentiques). Il faut savoir que les « faux » (faux manuscrits, reliures truquées, faux envois, ex-libris, fausses armoiries…) existent sur le marché des Livres Anciens à l’instar des faux tableaux, meubles et objets d’art chez les antiquaires.

La forgerie peut trouver ses inspirations en vue de tromper une autorité ou d’escroquer pour tirer des profits monétaires. Bien entendu, il faut quelque talent manuel et intellectuel pour réaliser une belle forgerie ! Je vous recommande vivement la lecture de « Au pays des antiquaires, confidences d’un maquilleur professionnel« , André Mailfert. Ce faussaire en meubles raconte tous ses coups fumants et ses techniques pour vieillir meubles et tapisseries. Il alla même jusqu’à inventer un illustre ébéniste du XVIIIe siècle, fondateur d’une « Ecole de la Loire »… Confessions qui provoquèrent un scandale gigantesque à la parution de son livre dans les années 1935…

La lecture de ce livre, drôle et surprenante, a changé mon point de vue sur l’expertise ; jusqu’à présent je pensais que la connaissance suffisait à se prémunir des contre-façons. Savoir repérer des anachronismes, savoir reconnaître un papier ancien, reconnaître les décors, etc… mais, les faussaires de talent en savent au moins autant que les experts ! Et surtout, j’avais complètement occulté un facteur essentiel dans l’art du faux, celle de l’attitude de l’acheteur abusé : sa passion d’amateur le pousse à refuser, même devant l’évidence, d’admettre que son « acquisition » n’est pas authentique.

J’ai cherché un homologue à Mailfert dans le domaine du livre ancien, et j’ai trouvé le cas de Denis Vrain-Lucas. Vrain-Lucas s’est rendu célèbre à la fin du XIXe siècle par une forgerie de taille : il a fabriqué plus de 27.000 faux manuscrits qu’il a vendu au célèbre mathématicien Michel Chasles ! Et dont une grande partie se trouve répertoriée à la BNF, dans un volume de 180 feuillets*, où les spécimens les plus audacieux ont été soigneusement choisis** par deux experts Emile Mabille et Henri Bordier. On peut penser que ce pauvre Vrain Lucas qui n’a jamais pu obtenir le poste de bibliothécaire de ses rêves, a été formé à l’escroquerie : il s’est retrouvé employé dans un cabinet de généalogie où il lui était demandé de retrouver des descendances aristocratiques et des titres de noblesse à une clientèle bourgeoise souhaitant redorer son blason…

Le processus des faussaires

Dans les deux cas (Mailefert pour les meubles et Vrain-Lucas pour les manuscrits), le processus de la tromperie est assez simple et présente des similitudes :

  • il faut inventer une provenance aux faux documents.
    Vrain-Lucas invente un aristocrate Français, grand collectionneur de livres et manuscrits, le Comte de Boisjourdain, émigrant à la Révolution Française vers les Amériques. Le dernier descendant du Comte de Boisjourdain, qui souhaite rester dans l’anonymat, a pu récupérer une partie de la collection de son ailleul et a chargé Vrain Lucas de vendre les manuscrits en vrac.
  • il faut excuser quelques défauts techniques :
    Ne pas attirer l’attention sur la fabrication du document en maquillant au mieux la fraîcheur de l’exécution. Si Mailfert était un véritable expert en « vieillissement » des matériaux, il prenait tout de même la précaution d’attirer l’oeil sur un défaut volontaire mais restaurable (pied ou accoudoir cassés). Vrain Lucas a préféré masquer son manque de talent en la matière en imaginant simplement que le voyage de son Comte de Boisjourdain s’est terminé en un naufrage et que par conséquent sa collection de manuscrits a été endommagée par l’eau de mer… Techniquement parlant, Vrain Lucas a manqué de bons supports d’écriture, en revanche, il a pris soin de fabriquer les encres « d’époque ».
  • il faut un « pigeon » connaisseur :
    Une belle escroquerie se réalise avec des personnalités éminentes qui, par leurs propres connaissances, valident l’authenticité de leurs acquisitions. Mailfert a trompé des musées, Vrain-Lucas a trompé Michel Chasles, mathématicien reconnu de l’Académie des Sciences.

Résumé de l’escroquerie des manuscrits de Chasles

Lettre de Jeanne d'Arc aux ParisiensLettre de Jeanne d’Arc aux Parisiens

Mêlant l’affectif (par leurs origines Lucas et Chasles sont nés en Eure-et-Loir) et jouant le parfait ignorant (pas d’études supérieures, ne sachant pas le latin, simple commissionnaire), Vrain-Lucas a su capter l’intérêt de Chasles sur sa matière préférée : les mathématiques. En lui présentant des lettres de Pascal compromettant la légitimité de la théorie de Newton, il a fait naître chez Michel Chasles une excitation intellectuelle sans limite. L’histoire était trop grosse pour ne pas être vraie ! Touché au coeur, Chasles se met en tête d’acquérir la totalité de la collection exceptionnelle du Comte de Boisjourdain quitte à racheter à prix d’or les pièces prétendument vendues à des tiers…

L’escroquerie dura pendant 8 années, pendant lesquelles Vrain-Lucas a fabriqué massivement et quasiment à la demande de son « client » toute sorte de manuscrits… Galilée, Ronsard, Rabelais, Richelieu, Jeanne d’Arc, et même de Charlemagne en vieux français fantaisiste et sur papier chiffon ! Quelle importance si le papier chiffon de lin n’existait pas à l’époque de Charlemagne, son client aveuglé par la passion n’a jamais relevé ces détails.
Après avoir collecté plus de 27.000 pièces, Chasles, voulant éblouir ses collègues, fait don à l’Académie des Sciences de quelques unes de ses acquisitions. Immédiatement, le doute s’installe. Mais notre mathématicien (et quelques académiciens) va refuser l’évidence et produire une quantité de faux manuscrits corroborant ses analyses pendant près de deux ans ! Quelle horreur… l’affaire fait le tour des académies européennes, Chasles est humilié et finit par admettre qu’il a été trompé.
Vrain-Lucas est condamné à 2 ans de prison et 500 francs d’amende (il avait extorqué à Chasles environ 150.000 francs). Sachez qu’après avoir purgé sa peine, il a récidivé : vols de livres dans les bibliothèques. Il a terminé sa vie en s’installant libraire (livres anciens et estampes), à Châteaudun où il mourut en 1881.

Conclusion

Vrain-Lucas, qui passait son temps dans les bibliothèques, a recopié en partie des manuscrits ou des extraits d’ouvrage pour ré-écrire l’histoire de la science. Il a trouvé en Michel Chasles l’homme qui allait pouvoir concrétiser cet étrange fantasme. Un faussaire et un passionné : le couple idéal pour une histoire de forgerie !
La « petite histoire »*** raconte que Chasles a rendu visite à Vrain-Lucas en prison et lui a assuré un confort relatif.
Il serait réducteur de considérer Chasles comme un simple naïf et Vrain Lucas comme un simple escroc. De même qu’il est dangereux de croire qu’on ne se ferait pas piéger par un faussaire, tant il est difficile de résister à certains mystères que notre passion ne nous a peut-être pas encore révélés…

Pour en savoir plus :

Pseudo-22-240x300– Le Parfait Secrétaire des Gens de Lettres : Précédé d’un lettre de Claude Seignolle

– L’excellente note de Marie-Laure Prévost, conservateur général au département des manuscrits (BNF) à télécharger.

– Une fabrique de faux autographes: ou récit de l’affaire Vrain Lucas par Henri Léonard Bordier, Émile Mabille

– la petite histoire, G. Lenôtre

ou encore…

– Vrain Lucas dans Les grandes affaires criminelles d’Eure et Loir
– Faux autographes : affaire Vrain-Lucas, étude critique sur la collection vendue à M. Michel Chasles et observations sur les moyens de reconnaître les faux autographes…

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