collage-dos-livre

Coller ou ne pas coller le dos détaché d’un livre

Il arrive assez souvent qu’un dos de livre se détache… Je parle bien du dos d’un livre, c’est-à-dire ce que l’on voit sur la photo ci-dessus, quand les livres sont rangés dans la bibliothèque.
Alors on se dit : je vais recoller ce dos !
Or, il existe de très nombreux cas où il ne faut surtout pas recoller le dos (ou un morceau du dos). En croyant « bien faire », on abîme le mécanisme d’ouverture-fermeture et on complique terriblement le travail du restaurateur. En outre, si l’on emploie de la colle inadaptée (ces colles que l’on trouve dans le commerce « pour tous ») on condamne définitivement ce qu’on voulait sauver !

Que peut-on faire en présence d’un dos décollé ?

La seule chose commune dans un tel cas et pour tous les types de livres c’est d’insérer entre les pages du livre le dos détaché (ou le bout du dos détaché) pour ne pas le perdre et pour qu’il ne s’abîme pas d’avantage.

Comment savoir si l’on peut recoller un dos ?

La règle est simple : on peut recoller un dos lorsque celui-ci était initialement collé au bloc-livre par le relieur (ou la machine à relier). On ne recolle pas dans le cas inverse… or c’est ce dernier cas qui est le plus fréquent.

Les livres à « dos collés » :

Pour simplifier et éviter de vous faire faire des erreurs, je dirais que dans deux cas seulement, on peut envisager de recoller :

  • sur un livre broché (un bouquin souple)
  • sur un livre ancien à nerfs saillants

Dans ces deux cas de figure, le dos a été initialement collé au bloc « pages ». Et pour s’en assurer, il faut comparer le livre à réparer avec un autre livre semblable, en observant le comportement du dos lorsqu’on ouvre le livre. On se place au-dessus du livre et l‘on repère s’il se forme un creux entre le dos et le bloc-livre.

dos d’un livre broché, collé au bloc-page, on ne voit pas de creux.

dos d’un livre broché, collé au bloc-page, on ne voit pas de creux.

dos d’un livre ancien, bien collé au bloc-page. Pas de creux près de la tranchefile.

dos d’un livre ancien, bien collé au bloc-page. Pas de creux près de la tranchefile.

On voit nettement sur les photos ci-dessus que le dos adhère bien aux cahiers de papier, il n’y a pas de creux. On peut alors envisager de recoller ^^.
On nettoie les surfaces à coller (léger ponçage pour ôter les traces précédentes de colle). On utilise de la colle Elasta N que l’on applique au pinceau sur les deux surfaces. On dispose le dos ou le morceau de dos au bon endroit, on chasse le « trop de colle » sur les côtés et on essuie, on presse en maintenant le montage par une bande non tissée, etc… une opération qui paraît simple mais qui n’est pas toujours aisée pour des doigts timides 😉

Les livres à dos « non collés » :

Tous les autres types de livres reliés n’ont pas leur dos collé au bloc-livre. Ils ont tous ce qu’on appelle un « dos brisé« , c’est-à-dire un dos qui n’adhère pas aux cahiers de papier, pour permettre une ouverture plus aisée et plus ample du livre.
On trouve ce type de reliure dès la fin du XVIIIe siècle : c’est le relieur François-Paul Bradel qui a mis au point cette nouvelle technique, technique adoptée encore aujourd’hui. On parle de reliure « à la Bradel » ou d’emboitage. Les dos sont lisses (ou bien à faux nerfs), les couvrures sont souvent demi-cuir, toile, percaline ou papier.

On peut reconnaître aisément ce type de reliure, en se plaçant au-dessus du livre (comme dans l’exemple précédent) et en observant un creux, un vide, qui se forme entre le dos et le bloc-page lorsque le livre est ouvert, comme ci-dessous :

dos non collé, on distingue un creux entre le bloc-livre et le dos.

dos non collé, on distingue un creux entre le bloc-livre et le dos.

Dos d’un livre ancien « à la Bradel », on voit nettement un vide. Le dos n’est pas collé.

Dos d’un livre ancien « à la Bradel », on voit nettement un vide. Le dos n’est pas collé.

On observe également que malgré l’ouverture du livre, le dos reste arrondi tandis que le bloc-livre forme un angle contraire.
On comprend alors ce qu’il se passe quand on recolle un dos sur ce type de reliure : on va forcer le dos à épouser le mouvement du bloc-page à l’ouverture du livre, les forces seront contraires au mouvement, le dos peut se fendre et surtout exercer une pression inverse sur les plats, qui vont se mettre à flageoler ou à se détacher !

Conclusion

Cet article m’a été inspiré par le sauvetage récent du dos d’un de nos beaux livres… j’ai eu beaucoup de mal à le restaurer tout simplement parce qu’une partie du dos (formant les deux derniers caissons) avait été recollée par le précédent propriétaire. La colle employée n’était pas réversible, il a fallu passer sous la cartonnette le scalpel pour décoller et récupérer avec beaucoup de mal les morceaux. Puis reconstituer ce bas de dos à la manière d’un puzzle…

ces deux « caissons » étaient fortement collés au bloc livre.

ces deux « caissons » étaient fortement collés au bloc livre.

Reconstitution puis assemblage avec le haut du dos.

Reconstitution puis assemblage avec le haut du dos.

Bien évidemment, une fois le dos reconstitué, il a fallu le fixer sur les mors sans le coller au bloc-livre.

beaucoup de retouches couleurs à faire !

beaucoup de retouches couleurs à faire !

mors

Vue d’ensemble

Vue d’ensemble

Bas du malheureux dos !

Bas du malheureux dos !

Je peux vous assurer que ce cas de figure est malheureusement courant et qu’il se répare difficilement. Je suis assez satisfaite de mon sauvetage, bien qu’il présente encore quelques maladresses, mais j’ai l’assurance d’avoir sauvé tout ce qui pouvait l’être et que mon travail pourra être démonté, car tout est réversible !

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Commentaires

  • Jean Marc CHABIRAND
    Répondre

    Tres beau travail de restauration bravo!

  • dubuisson
    Répondre

    Que j’aimerais apprendre cette technique. Bravo !

    • Celine Essentiam

      bonjour Jean, c’est-à-dire que dans ce cas là, il y a plusieurs choses différentes : un démontage, un montage, un comblage des lacunes, une mise en couleur… cela fait beaucoup d’un coup. Personnellement je me sens à l’aise dans le comblage des lacunes et dans la mise au ton, tandis que manier le corps de l’ouvrage m’angoisse toujours un peu car je n’ai pas de formation vraiment solide. Il y a de nombreux artisans qui donnent des cours, franchement il ne faut pas hésiter à leur demander, surtout si vous sentez que cette activité vous plaît.
      Lorsque j’ouvrirai notre « maison des livres » au public, nous donnerons des cours et ferons intervenir des professionnels, car je vois qu’il y a de l’intérêt ici ^^

  • Françoise KHEDINE
    Répondre

    Bravo, vraiment. Et merci pour tous ces judicieux conseils. Votre site est une petite merveille. Je me régale !

  • Herbland
    Répondre

    Effectivement, très beau travail.
    Mais c’est curieux que vous n’évoquiez pas dans votre article la possibilité d’insérer entre le bloc-livre et le dos un feuillet en forme de soufflet. Une face du soufflet est collée au bloc livre, l’autre au dos, ce qui permet de conserver le creux entre les deux quand on ouvre le livre. C’est une astuce que m’a communiqué un relieur de métier et que j’ai appliquée maintes fois sur des livres anciens. Elle est facile à réaliser par un amateur et totalement invisible.
    Cordialement

    • Celine Essentiam

      Oui cher Herbland, cette technique est très courante, elle pourra faire l’objet d’un article ou d’une démonstration pourquoi pas ?
      Ici je n’ai pas décrit le « comment réparer » mais plutôt montrer qu’il ne faut pas improviser de collage systématique. En y allant doucement on peut déjà (je l’espère) faire comprendre que la reliure a évolué au fil du temps et qu’un livre relié a son histoire bien caché sous sa couvrure 😀

  • Pierre De Witte
    Répondre

    Bravo Céline
    Même les amateurs comme je l’ai été, à force d’observation j’en était arrivé à la même conclusion que toi. Et comme c’est bien dit, ah si j’avais lu cet article il y a des années… j’aurais économisé bien du temps perdu en recherche et tâtonnements maladroits.
    Et aussi d’accord avec le commentaire judicieux de Herbland et son soufflet qui est pratique et facile à utiliser.
    Merci Céline, continue à nous émerveiller, c’est tellement agréable de se retrouver autour d’une passion commune !
    Amicalement.
    Pierre De Witte

    • Celine Essentiam

      Nous avons la chance d’avoir parmi nous de nombreux relieurs, restaurateurs et même je crois des « aspirants » ! Je ne sais pas comment m’y prendre, mais j’aimerais que l’un d’entre eux puisse nous montrer leur manière de faire.
      Quant à l’observation, il n’ y a rien de meilleur ! j’ai la chance d’avoir de nombreux livres autour de moi, je peux les comparer et chercher les différences. Mais quelque fois on découvre quelque chose dont on n’a pas l’explication immédiate… on a du mal à trouver parce que l’on ne sait pas comment nommer cette chose qui nous turlupine 😀 alors on tire sa propre conclusion (qui parfois est incorrecte).
      Par exemple, je me souviens ouvrir un livre dont seuls les contre-plats étaient couverts de papier marbré, la garde volante était blanche… J’ai pensé que quelqu’un avait arraché la garde volante, ou qu’elle avait été « remplaçée » par une feuille de papier blanc, car je ne trouvais pas d’autres livres semblables dans notre bibliothèque. Il a fallu longtemps avant que je comprenne ! En feuilletant des catalogues de vente et en lisant des livres sur la reliure, j’ai enfin su que c’était « normal » pour ce type de livre du XVIIe siècle. Et la grande joie c’est qu’après tout ce temps, il reste d’innombrables mystères à découvrir encore !

  • Serge Perroud
    Répondre

    J’admire.
    J’attends avec impatience la possibilité d’apprendre avec vous avec « la maison des livres » en dépit de mon éloignement de Paris.
    Cordialement.

  • Val
    Répondre

    Bonjour Céline,
    Merci beaucoup pour ces précieuses recommandations.. J’ai une bonne centaine de livre que je souhaiterai rafraîchir et restaurer, certains étant dans un état critique.. Je n’ai aucune base dans ce domaine, mais j’ai toujours aimé les vieux livres et anciens, précieux témoignages de nos aïeuls.. Si jamais vous réalisez une série de vidéos depuis le néophyte jusqu’à l’amateur confirmé, n’hésitez pas à m’en faire part..
    Encore un immense merci pour vos partages et conseils précieux nous permettant d’éviter les erreurs irréversibles.
    Bien cordialement

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