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Comment se former correctement à la bibliophilie ?

Cette question posée par Guillaume, (sur l’article des obstacles et questions pour monter une belle collection) me rappelle le temps où je m’interrogeais de la même manière‚…

Se former à la bibliophilie signifierait que la bibliophilie soit une discipline, tout comme peut l’être un art, une science, un sport, une technique. Alors, nous aimerions connaître un maître en la matière pour nous apprendre. Or la notion « d’amour des livres » dans le terme « bibliophilie » nous laisse — heureusement ! — une liberté totale d’affection, d’évaluation, d’attirance vers tout objet livresque ou tout critère livresque sans exception et sans justification aucune. Dans ce cas, la seule chose que l’on pourrait peut-être enseigner est de protéger et savoir préserver l’objet aimé, pour que dure le plus longtemps possible cette relation personnelle établie avec le livre.

Mais le terme « bibliophilie » semble contenir quelque chose de plus lorsqu’il est associé — et c’est souvent le cas — aux livres anciens :
Si l’on dit j’aime les livres, l’interlocuteur entendra : j’aime lire, j’aime la lecture.
mais si l’on dit j’aime les livres anciens… qu’entendra l’interlocuteur ?

Voyez, le Salon du Livre Ancien qui vient de se tenir au Grand Palais, ne donne pas du tout l’impression qu’il s’agisse d’un événement dédié à la lecture, ce n’est pas une manifestation littéraire comme les autres. Il y a, dans ce Salon du Livre Ancien, autre chose. Et je pense que c’est à cela que songe Guillaume, lorsqu’il cherche un moyen de se « former ».

salon-2015

Le Salon ressemble à un musée où l’on peut acquérir les livres exposés ; avec des gens (bibliophiles, amateurs ou collectionneurs) qui s’enthousiasment devant telle ou telle vitrine… et on ne comprend pas toujours cette espèce d’euphorie. Faut-il s’intéresser à ce livre-ci ou à celui-là ? Lequel de ces deux livres est le « meilleur » pour moi ? etc…
On a alors l’impression que la bibliophilie est aussi insondable qu’une vaste étendue d’eau ! C’est un peu vrai : au fur et à mesure que j’avance dans mes recherches, au fur et à mesure je découvre des pistes insoupçonnées qui m’entraînent encore plus loin… et je me sens au beau milieu d’un océan livresque.

Je crois que le « maître » en matière de bibliophilie, c’est le livre lui-même.

1. Le livre pour ce qu’il est.

L’art d’aimer ses livres commence (à mon avis) par la prise en mains fréquente et répétée de ses ouvrages. Il faut impérativement les observer minutieusement, regarder tous leurs détails, il faut aussi lire les avant-propos, introductions, avis aux lecteurs, et noter tout ce qui nous semble « inhabituel », « bizarre », « incompréhensible ». Bien regarder les mises en page, les marges, le papier, les images, les lettrines, les signatures, etc… afin de photographier dans sa mémoire tous ces détails qui n’ont peut-être pas encore tout à fait de signification voire de mot pour les nommer.
A force d’observation et de comparaison, on remarquera des détails communs à certains livres, ou différents (voire absents) sur d’autres livres. Sans même avoir de guide technique ou de connaissances on peut déjà entrevoir des « familles » de livres. Bien entendu, à condition d’avoir plusieurs livres anciens chez soi, comme c’est le cas de Guillaume.

Vient ensuite le temps de trouver des réponses à ces différentes observations. A ce moment-là on pourra trouver de l’aide :

  • sur internet,
    – j’en ai trouvé beaucoup sur le blog bibliomab de Léo Mabmacien. C’est notamment grâce à lui que j’ai pu trouver le vocabulaire qui me manquait. Ainsi quand on sait nommer les choses on peut poursuivre ses recherches et trouver bien plus aisément leur signification, leur rôle, etc‚…
    – sur Gallica et Googlebooks, de nombreux livres numérisés peuvent aider à développer nos connaissances « techniques » et « éditoriales » : quelle édition possédons-nous ? quelles différences entre la première édition et celle que l’on possède ? Quel livre « parle » du livre que l’on possède ? etc…

L’art d’aimer les livres anciens peut encore s’opérer d’une toute autre façon, moins matérielle, moins historique ou moins « scientifique » que je viens de décrire. Cela devient subjectif, tout comme le sont les notions d’esthétisme, de bon goût, de bel esprit…

2. Le livre pour ce qu’il représente.

Une façon de penser, une idée, un savoir, une découverte, un témoignage, un style… Les livres anciens contiennent tout ce que l’humanité a bien voulu consigner par l’imprimerie. Comment se former à toutes ces choses si ce n’est répondre à notre propre curiosité ?
Encore une fois, c’est dans le livre, dans son contenu textuel, que l’on poursuivra nos recherches bibliophiliques. Que dit l’auteur, que cherche-t-il à montrer, de qui d’autre parle-t-il ? De quoi parle-t-il ? Qui d’autre en parle ? etc… toute question est bonne à étudier. Un livre donne toujours des liens avec d’autres. Mettre nos livres anciens en relation les uns avec les autres, c’est pour ma part, un bon moyen d’apprendre à « former son goût ». Ainsi, il y a autant de bibliophiles différents, qu’il y a de livres différents…

Bibliophile, amateur, collectionneur…

Si le livre est « le maître », qui sont les « élèves » ?

jules-le-petitPersonnellement je suis amateur de livres anciens. Ainsi, je pense aimer les livres anciens pour ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent. En revanche, je n’ai pas encore (l’aurais-je un jour ?) la rigueur sélective du bibliophile, car si j’ai des préférences, mon goût n’est pas encore vraiment formé, je ne lis pas assez mes livres. Je me reconnais un peu dans ce livre très amusant et instructif que je vous invite à lire : L’art d’aimer les livres et de les connaître, lettres à un jeune bibliophile, par Jules Le Petit. Cliquez sur l’image pour le télécharger.

Autrefois, un bibliophile ne se contentait pas de chercher et collecter de beaux ouvrages anciens, il participait activement à l’histoire du livre : les nouveautés du temps étaient rigoureusement critiquées, sélectionnées et le « libraire » se devait de produire des livres « courants » ainsi que de « belles éditions » qu’il vendait par souscription. Le bibliophile choisissait ensuite un excellent relieur pour donner à son ouvrage une parure à la hauteur de son goût. C’est à ces hommes que l’on doit les plus beaux livres (maintenant anciens) ! Ainsi, au fil des siècles, les bibliophiles ont laissé trace de leur personnalité en composant de remarquables bibliothèques. On peut aujourd’hui parcourir leurs catalogues pour se faire une idée, on en trouve de nombreux sur le blog « Histoire de la Bibliophilie » ainsi que les portraits biographiques de ces personnages hors du commun.

Et le collectionneur ? Il ressemble au bibliophile, car sa démarche est le choix. Mais ses critères sont différents, il met des bornes (physiques et/ou thématiques) à sa collecte pour augmenter la difficulté de la quête, pour augmenter son plaisir et pour ne collecter que le « nectar »… sa démarche ressemble à un jeu, à un projet. Autant il me paraît improbable de former à la bibliophilie, autant je conçois volontiers que l’on puisse trouver des « entraîneurs » pour collectionner les livres anciens. Les libraires d’anciens spécialisés sont les mieux placés pour proposer une pièce à un collectionneur mais, comme le chasseur ou le détective, le collectionneur aime traquer le livre ou l’estampe qui fait défaut à son univers. Sa « réussite » tiendra aux moyens qu’il s’accorde (outils, temps, budget)…

Conclusion

Tout ceci n’est qu’un avis bien personnel… Je crois sincèrement que le temps est nécessaire pour apprécier la valeur des livres anciens (valeur au sens « philosophique). Lorsque l’on commence à s’intéresser à ces objets pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils représentent, on ne soupçonne pas que l’on s’embarque pour un voyage extra-ordinaire, semé d’étapes, de rencontres, avec son lot de joies et de déceptions aussi.
Si le bibliophile d’autrefois est en voie d’extinction, il en est de nouveaux : tant qu’il y aura des livres…

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Commentaires

  • Jean-Paul Fontaine
    Répondre

    Excellente introduction à ce sujet très difficile à cerner : preuve en est les différences, parfois de taille, dans les définitions données par des « bibliophiles » (?) d’horizons divers (libraires, rentiers spéculateurs, collectionneurs, historiens, etc.). Un seul point commun se retrouve toujours : « l’état d’esprit » particulier du « bibliophile » et le socle indispensable d’une grande culture de « lettré ».
    Je serais bien mal élevé de ne pas vous dire combien j’ai été sensible à certaines de vos références, mais ce n’est pas le fonds du sujet.

    • Celine Essentiam

      Merci Jean-Paul, à dire vrai… notre époque n’est tellement pas favorable à la bibliophilie que je cherche de nouvelles « entrées » et de nouveaux angles de vues pour redonner du sens et du plaisir à nos lecteurs qui découvrent ce vaste univers. Quitte à être un peu fantaisiste 😀 !
      Toutefois, je reçois par mail « les premiers achats livresques » de quelques uns de mes lecteurs, qui sont très heureux et fiers de leurs trouvailles, et qui me bombardent de questions.
      Je me dis que « ça prend », cela demande du temps et tout doucement en les guidant un peu au début, ils feront seuls leur petit bonhomme de chemin et trouveront assurément beaucoup de plaisir.

  • Léo Mabmacien
    Répondre

    Merci ;-))

    A votre liste de livres je me permettrais de rajouter :
    Histoire de l’édition française (4 vol) au Cercle de la Librairie et son pendant pour les bibliothèques
    Henri-Jean Martin : l’apparition du livre qui m’a fortement marqué et Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle.
    Histoire de l’écriture typographique par Yves Perrousseaux (plusieurs volumes, fort intéressant).

    Acquérir des connaissances en histoire du livre, de l’édition, savoir décoder un livre ancien, ses particularités, c’est déjà bon pour sa « culture » mais surtout indispensable pour acquérir des livres anciens…

    Merci pour cet article !

    • Celine Essentiam

      Merci pour vos pistes de lecture !
      je n’ai pas parlé des catalogues des maisons de ventes non plus :/ alors qu’ils sont une mine d’informations…

Un renseignement ?

Je ne suis pas en ligne, laissez-moi votre message, je vous réponds dès mon retour. Céline Essentiam.

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