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Couleurs et reliures de livres anciens : le noir

Que faire avec des acides sulfuriques, nitriques, muriatiques, nitro-muriatiques (!), du tartre, de l’alun, des sulfates d’albumine, de fer ou de cuivre… de l’acétite de plomb, ou encore avec de l’alkalis, de la potasse, de la soude, etc… ? Et bien, on peut fabriquer des couleurs, des teintures « grand teint » et « petit teint » pour décorer les reliures pleine peau !

couleurs-et-chimieOh non, je n’ai pas l’intention de chercher ni d’énumérer les combinaisons moléculaires de ces éléments, ni d’expérimenter les réactions chimiques des uns par rapport aux autres… toutefois, nous ne pourrons pas résister à réaliser quelques recettes simples (et sans danger ou presque) tels des apprentis sorciers.
La magie des couleurs, l’alchimie peut-on dire, me conduit encore vers un monde fascinant et inconnu… aussi, je commence mes recherches par la couleur noire, couleur qui pose des problèmes pour la conservation des manuscrits et en ce qui nous concernent pour celle des reliures jaspées.

Noir : une couleur par précipitation

On trouve le noir dans les décors du cuir (et non pas des pleines peaux teintes en noir comme au XIXe ou ultérieurement). La présence de teinture noire peut avoir un aspect de mouchetis plus ou moins gros, de gouttes (jaspure) ou de taches, de coulures sur les décors marbrés ou racinés des plats, et sur des peaux (veau ou basane) teintées de fauve clair à brun foncé. — Les reliures anciennes en maroquin rouges, jaunes, vertes ne reçoivent pas ces décors « liquides », mais des décors dorés.

Ce noir est une teinte obtenue par un mélange de sulfate de fer et de noir de fumée, à la manière de l’encre de chine. Une couleur particulièrement veloutée, d’un noir profond. Cette teinture fait partie des encres ferrogalliques largement répandues en Europe jusqu’au XIXe siècle. La couleur résulte d’une réaction chimique entre ses composants que sont les noix de galle (qui apportent le tanin) le sulfate de fer, l’eau et la gomme arabique…

Je pensais jusqu’à présent que le « noir de fumée » était LE pigment incontournable pour obtenir une teinture noire, or il n’en est rien ; voici une recette de teinture noire sans apport de noir de fumée donnée dans l’Encyclopédie Méthodique, chimie et métallurgie (vol.4), une parmi tant d’autres :

« Faites bouillir une livre de noix de galle concassée dans six livres d’eau de pluie, jusqu’à réduction des deux tiers ; jetez-y deux onces de gomme arabique, préalablement dissoute dans suffisante quantité de vinaigre ; mettez dans la décoction huit onces de sulfates de fer ; donnez encore quelques bouillons ; laissez reposer & décantez. C’est la recette qu’on trouve dans le plus grand nombre des livres, & qu’on pratique le plus communément. »

On trouve également d’autres « liquides » de couleurs claires qui noircissent le cuir et dont Emile Bosquet donne une recette dans son Guide manuel du doreur sur cuir :

« Teinture noire. — On place dans une casserole, une ou deux poignées de limaille de fer et de petits clous que l’on mélange avec autant de sciure de bois, on verse de l’eau de pluie par-dessus en quantité suffisante pour noyer le tout, mais pas au delà, afin que la sciure ne surnage pas et reste mélangée à la limaille pour en activer l’oxydation. Il faut laisser macérer plusieurs jours en remuant une ou deux fois par jour et en ajoutant l’eau nécessaire pour que le tout soit suffisamment noyé. Dès que l’oxydation est suffisante, on ajoute un ou deux verres d’eau, on remue alors énergiquement à l’aide d’un bâtonnet pour détacher l’oxyde de fer et le mélanger à l’eau que l’on passe ensuite à travers un linge fin. On constate la force de la teinture en l’appliquant sur un morceau de peau de veau naturel et on la conserve dans un flacon bien bouché. Au moment de s’en servir, on l’allonge à la force voulue avec du vinaigre de bonne qualité la nuance en est alors plus pure. »

Vous avez certainement déjà observé sur vos livres anciens que le cuir est particulièrement épidermé (voire rongé) à l’endroit des couleurs noires.

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En fait, ce noir employé sur le cuir est un liquide qui réagit chimiquement sur la structure même de la peau ; une réaction chimique favorisée par:

  •  le contact de l’oxyde de fer au tanin que contiennent soit les composants de la teinture, soit le cuir lui même (qui reçoit le « tan » dans les opérations de tannage)
  • et l’atmosphère (oxygène, azote, vapeur d’eau et dioxyde de carbone) qui « excite » l’oxydation, et change la couleur en vitriol.

Ainsi la couleur noire savamment projetée par l’artisan relieur ou l’artisan doreur sur le cuir des plats peut continuer pendant longtemps son travail corrosif, au point de détruire la chair du cuir si le livre est exposé à une atmosphère humide et/ou polluée. Ce phénomène se produit uniquement avec cette couleur, ou avec des bruns foncés obtenus par ajout de sulfate de fer… Alors même que ce type décor avait été mis au point pour masquer les petits défauts de la couvrure… !

En effet, on le voit apparaître sur les reliures de la fin du XVIIe siècle, d’abord sous l’aspect de simple mouchetis noirs, donnant à l’oeil l’illusion d’une texture granulée, et cachant les petites imperfections des peaux en veau et en basane. C’est le relieur ou le doreur qui effectuait cette opération une fois les volumes reliés. Il les disposait à plat devant lui, trempait une brosse dans la teinture noire et frappait son pinceau sur une barre en métal de manière à projeter de façon égale des gouttes noires sur les plats en jouant sur la hauteur de projection. Il pouvait également employer une grille sur laquelle il frottait une brosse pour plus de régularité et de rapidité d’exécution.

Grille pour réaliser des jaspures, objet trouvé sur Ebay.

Grille pour réaliser des jaspures, objet trouvé sur Ebay.

Petit à petit ce décor se perfectionne et l’on voit apparaître au XVIIIe des effets plus élaborés, véritablement jaspés (imitant cette pierre qu’est le jaspe) toujours par projection de couleurs (noir, rouge, bleu) sur les plats. De même on trouve de nombreux effets de marbrure au pinceau ou à l’éponge. Les décors « coulés » comme le racinage, s’obtenaient en inclinant les livres de manière à ce que les gouttes glissent dans le même sens.

Nous avons fait le tour de cette couleur qui nous a conduit vers les décors, la prochaine couleur que nous présenterons, le « fauve » nous renverra plutôt vers les préparations des peaux…

Au passage, regardez le travail de couleurs d’une relieuse américaine sur son blog, et sur lequel j’ai pris la photo de cet article : http://bookbinderschronicle.blogspot.fr/2012/03/mottling-marbling-dyeing-leather.html

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