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Dominoté, marbré ou à la colle : datation des papiers décorés

Nous allons regarder de près les trois sortes de papiers colorés que l’on trouve dans nos livres anciens et qui sont les suivants : les papiers dominotés, les papiers marbrés et les papiers « à la colle ».
Ces trois variétés de papiers colorés donnent d’excellents repères pour dater une reliure. Qu’ils soient employés à l’intérieur d’un ouvrage en contre-garde, en gardes, ou à l’extérieur sur les plats des demi-reliures, voire sur des livres brochés, les décors et les couleurs aident à se repérer dans le temps.

C’est en rangeant mes notes prises pendant mes formations, en consultant des ouvrages et en glanant sur le net (notamment l’Atelier Papier Marbré La Folie qui reproduit des décors anciens et qui me sert de référence visuelle dans mon tableau chronologique) que j’ai pu synthétiser une espèce de chronologie des décors que vous trouverez en bas de cet article.

Les papiers dominotés

vers 1500 : Exerçant en France dès la première moitié du XVIe siècle pour réaliser et diffuser des images religieuses, les dominotiers (fabriquant de papier dominoté) vont peu à peu diversifier les sujets et les motifs pour produire l’équivalent de notre « papier peint« . On procède à l’impression d’une gavure sur bois assez grossière, tamponnée à l’encre, sur une feuille de papier suivie d’une mise en couleurs au pochoir à la colle de peau. Il s’agit souvent de petits motifs répétitifs (fleurs, étoiles, damiers, losanges, fleurs de lys ou bonnets frigiens) disposés en bandeaux ou en semis. On trouve aussi des décors prévus pour l’impression textile faits de gros fruits, de fleurs, de ramages ou chinoiseries. Ces papiers seront largement utilisés en France à la fin du XVIIe siècle en manière de papier peint pour décorer les murs des maisons, ou pour tapisser l’intérieur des meubles en bois.
On les trouve dans les livres vers 1780 et jusqu’en 1815, période pendant laquelle les relieurs font de la « récupération » (on ne fabrique pas des papiers dominotés pour le livre, mais on récupère des feuilles de papiers peints).
Quelques fois en pages de gardes, ces papiers servent surtout à recouvrir des livres « en attente » d’une belle reliure, ou servent de couverture pour des brochures comme des pièces de théatre, des ouvrages techniques ou scolaires avant de disparaître complètement dans les années 1820. Les bois étant usés et la production moins rentable.

Les papiers marbrés

D’où vient cette pratique de décoration du papier ? La décoration dite « marbrée » (ou la marbrure) est apparue très tôt en Chine, dès le VIIIe siècle. Au Xe siècle, un lettré chinois en décrit toutes les techniques dans un ouvrage intitulé « Généalogie du papier ».
L’asie entière pratique cette technique, qui petit à petit s’étend vers l’ouest, dans l’Empire Ottoman. Les procédés techniques varient, évoluent, changent selon qu’on épaississe l’eau avec de la gomme adragante, les pigments employés changent également, on voit des décors à l’or ou à l’argent, les motifs obtenus sont secrètement gardés par les artisans marbreurs, et ces merveilleux papiers parviennent jusqu’en Europe, au XVIe siècle, grâce aux échanges commerciaux avec la Turquie.
Employés en Perse comme décors pour la calligraphie ou pour l’encadrement, les papiers « turcs » sont achetés par les Européens pour confectionner des carnets fantaisie, comme par exemple des carnets de voyage ou des « livres d’amis », dont les pages sont marbrées et invitent à écrire des poésies.
Petit à petit, les Européens vont développer leurs propres techniques pour la réalisation de tels papiers. Ces papiers n’étaient pas confectionnés par les imprimeurs, mais par les artisans de l’imagerie, c’est-à-dire ceux qui ne possédaient pas de caractères d’imprimerie, comme par exemple les cartiers (fabriquant de jeux de cartes) ou les dominotiers (fabricant de papiers peints). C’est au XVIIIe siècle que le métier de « marbreur » se distingue de l’imagerie, métier à part entière et décrit dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Au regard de l’histoire du livre, c’est à la fin du XVIe siècle qu’ils apparaissent dans la confection de la reliure ; on sait qu’ils apparaissent d’abord contrecollés sur les plats intérieurs (en contre-garde). Puis, on attribue au relieur du Roi Louis XIII, Macé Ruette « la mode » dans les années 1620 de l’utilisation de papier marbré pour la page de garde volante, bien que cette double page de garde marbrée se généralisera dans la seconde moitié du XVIIe. On suppose que les plus grands relieurs ont leur propre atelier de marbrure et confectionne leur propre papier nécessaire à leur production.

Les papiers à la colle

On les trouve dans les reliures vers 1760 jusqu’en 1820. Ils apparaissent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans la réalisation des demi-reliures courantes, et remplacent les papiers marbrés plus coûteux. On les reconnaît facilement à leur couleur unique, souvent bleu, ou rose ou jaune, avec un effet de petits nuages blanchâtres. La technique est simple, on applique directement sur une feuille de papier une pâte de colle colorée (bleue par exemple) :
– soit à l’éponge directement sur la feuille,
– soit à l’éponge sur la table et on applique la feuille sur la table
– soit à l’éponge sur une feuille à laquelle on applique une autre feuille de papier ; on sépare ensuite les deux feuilles de papier, la couleur est fixée sur les deux feuilles, et s’est estompée en laissant des petits nuages blanchâtres.
L’inconvénient de ce papier, c’est qu’il est l’aliment favori des petites bêtes colophages.

Des repères et des dates

– vers 1500 / première moitié du XVIe siècle :
on fabrique des papier dominotés pour faire des images religieuses
– Au XVIe siècle, les gardes sont blanches

Au XVIIe siècle :

les papiers marbrés en reliure au XVIIe siècle

2 petits peignés, 1 feuille de chêne, 1 old dutch

on rencontre des marbrés en peignés fins ou petits peignés, puis fin-XVIIe début-XVIIIe siècle : le peigné old dutch et la feuille de chêne.

– de 1600 à 1630 (1er tiers du XVIIe siècle)
papier marbré en simple contre-garde (c’est-à-dire collé sur le contre-plat)
décor : petit peigné à 5 ou 7 couleurs

– de 1630 à fin du XVIIe
papier marbré en pages de garde (contre-garde et garde volante)
décor : petit peigné à 5 ou 7 couleurs

– fin du XVIIe à 1730
papier marbré en pages de garde
décor : feuilles de chêne

– fin du XVIIe à 1730
papier marbré en pages de garde
décor : peigné fantaisie (aussi appelé old dutch) à dominante rouge.

Au XVIIIe siècle :

Papiers marbrés ou à la colle employés dans les reliures du XVIII

coquille à dominante rouge, coquille avec du vert, papier à la colle rose, gros caillouté

on rencontre surtout des papiers marbrés à la coquille (tourniquet ou escargot), le principe du décor est de former de grosses gouttes de couleurs à la surface de l’eau et de leur donner un mouvement circulaire avec un bâtonnet, façon « coquille ». La Révolution Française et son cortège de troubles amène les relieurs à faire de la récupération, on voit apparaître le papier dominoté en reliure d’attente ou des économies avec le papier à la colle. Enfin, le gros caillouté (notamment celui de Derome dans les reliures de luxe) sera le décor de transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

– de 1720 à 1750
papier marbré en pages de garde
décor : coquille (tourniquet ou escargot) à dominante rouge

– autour de 1750
papier marbré en pages de garde
décor : coquille (tourniquet ou escargot) avec égalité de rouge et de bleu

– de 1750 à 1780
papier marbré en pages de garde
décor : coquille (tourniquet ou escargot) à dominante bleu

– de 1780 à 1810
papier marbré en pages de garde
décor : coquille (tourniquet ou escargot) avec présence de la couleur verte

– de 1760 à 1820
papier à la colle en pages de garde, sur les plats ou sur broché en couverture d’attente
décor : unis bleu, rose ou jaune

– de 1780 à 1820
papier dominoté en pages de garde (rare), sur les plats, sur les livres brochés en couverture d’attente
décor : petits motifs en semis ou en bandeau (losange, étoile, fleur) ou gros fruits exotiques

– de 1780 à 1810
papier marbré en pages de garde
décor : gros caillouté, + de couleurs (vert, noir et rose) « à la Derome »

Au XIXe siècle :

les stormont, scrotel, coulés romantiques, cailloutés persillés…

1 caillouté persillé, 1 oeil de chat, 1 annonay moucheté décoloré et 1 coulé à la colle

C’est l’âge d’or du papier marbré, et l’apparition de nombreuses couleurs ! Il faut savoir qu’à partir de 1820, les relieurs commencent à réaliser des stocks de papiers marbrés, alors qu’auparavant ils faisaient fabriquer juste ce dont ils avaient besoin. On peut donc trouver un décor tendance 1820 bien après 1850… donc attention aux surprises. Notons qu’à partir de 1830, les pages de gardes ne sont plus cousues au bloc livre, mais sont collées après la reliure.
Ce qui nous aidera dans la datation c’est la nature même du papier :
jusqu’en 1850 : il est mat, à la texture irrégulière, avec des vergeures
à partir de 1850 : la marbrure se confectionne sur papier bien blanc, lisse et brillant et la garde volante n’est plus cousue au bloc livre.

– de 1805 à 1840
papier marbré en pages de garde ou sur les plats
décor : caillouté Stormont (oeil de perdrix) avec un effet persillé à l’intérieur de la goutte de couleur

– de 1820 à 1840
papier marbré en pages de garde ou sur les plats
décor : caillouté Scrotel reconnaissable à la présence d’un point noir dans la goutte

– de 1820 à 1840
papier marbré en pages de garde ou sur les plats
décor : petit caillouté, le « marbré français »

– de 1820 à 1840
papier marbré en pages de garde ou sur les plats
décor : oeil de chat, ressemble au décor Scrotel mais motif beaucoup plus gros

– de 1820 à 1840
papier marbré se rencontre plutôt sur les plats
décor : le Annonay coulé, projection de gouttes sur papier blanc

– à partir de 1850
papier marbré se rencontre plutôt sur les plats
décor : le Annonay moucheté, gouttes noires sur papier de couleur (comme les cartons à dessin vert et noir)

– à partir de 1850
papier marbré se rencontre plutôt sur les plats
décor : le Annonay moucheté-décoloré, gouttes noires sur papier rouge, puis projection d’un liquide qui décolore le noir.

– vers 1850 (période romantique)
papier marbré en pages de garde ou sur les plats
décor : le coulé à la colle

– de 1870 à 1930 : la période pastiche. Tous les décors anciens sont repris mais sont réalisés sur papier lisse et brillant, avec une dominante de rouge « lis de vin ». On obtient aussi de nouveaux effets avec les peignés comme le décor « queue de paon », ou encore les « ombrés glacés »…

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bibliographieEN SAVOIR + ! voici quelques ouvrages de référence sur le sujet

Papiers dominotés français ou l’art de revêtir d’éphémères couvertures colorées

Papiers dominotés : Trait d’union entre l’imagerie populaire et les papiers peints

De la dominoterie à la marbrure

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