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Illustrations des livres anciens : les bois gravés hors-texte

Continuons l’observation des images dans nos livres anciens, et plus particulièrement celle des hors-textes gravés sur bois. La gravure sur bois étant la technique graphique la plus ancienne pour illustrer les livres (on pratiquait la gravure sur bois bien avant l’imprimerie, pour réaliser des images ou des impressions sur textiles), on trouvera dans les tout-premiers livres imprimés des bois gravés.

1) Le procédé de la gravure sur bois :
la taille d’épargne

Le procédé de gravure est simple : l’ouvrier reporte à l’envers le dessin sur sa planche de bois et il creuse le bois autour du trait à l’aide d’un canif. Il « épargne » les traits du dessin. Puis, la planche de bois est tamponnée d’encre, on comprend que seuls les reliefs seront encrés (l’encre ne se dépose pas dans les creux). On applique une feuille de papier sur la planche gravée qui agit comme un tampon, l’encre se fixe sur le papier et on obtient l’estampe. La planche de bois gravée est une matrice dont on peut tirer de nombreux exemplaires.
Ce procédé de taille d’épargne est le même sur d’autres supports tels que le linoleum (linogravure) et même le métal (en opposition à la taille douce).

Exemple :

graver-le-bois

  1. l’ouvrier dessine des épis de blé sur sa planche, il donne une impression d’ombre et de lumière par des petits traits hachurés sur les feuilles.
  2. à l’aide d’un canif (puis de gouges) il évide le bois autour des traits. Il creuse nettement le bois.
  3. à l’aide d’un tampon encreur (le froton), l’encre est déposée sur le dessin en relief. On applique une feuille de papier humidifiée sur les reliefs encrés.
  4. le dessin se reporte sur la feuille de papier, en effet miroir. L’estampe est terminée.

2) Deux grandes périodes pour le bois gravé :
le XVIe et le XIXe siècle.

Voici 2 bois gravés (2 estampes réalisées à partir d’une gravure sur une planche de bois) :

2-gravures-sur-bois

D’un point de vue graphique, ces deux images n’ont pas beaucoup de points communs ; celle de gauche est épurée, les traits sont gras, le dessin semble simplifié, alors que celle de droite est très détaillée, les traits sont fins, le dessin précis.
Ce sont là les représentantes des deux grandes familles de bois gravés :

  • à gauche, gravure sur bois de fil, que l’on trouve dans les livres du début de l’imprimerie et pendant tout le XVIe siècle.
  • à droite, gravure sur bois de bout, que l’on trouve dans les livres de la fin du XVIIIe et pendant le XIXe siècle (en France de 1820 à 1870 environ, date à laquelle la lithographie remplacera la gravure sur bois).

On notera « l’abandon » de la gravure sur bois pour illustrer les ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles, au profit de la gravure en taille douce sur cuivre.

3) Bois de fil et bois de bout :
question de « bon » sens des fibres

De la découpe du bois dépend sa qualité, et dans le cas de la gravure, de sa dureté. Le bois doit être dur pour résister au travail du canif sans que ses fibres n’éclatent. On emploie des essences dures comme celles des arbres fruitiers (poirier, prunier, cormier) ou encore le buis, un des bois les plus durs. Mais, c’est le sens des fibres du bois qui nous intéresse.

Le bois de fil : planche de bois découpée dans l’axe du tronc ou de la branche (dans le sens des fibres)
Le bois de bout : morceau de bois découpé perpendiculairement à l’axe (perpendiculaire aux fibres).

Découpe du bois, bois de fil et bois de bout

Découpe du bois, bois de fil et bois de bout

Bois de fil :

La gravure sur bois traditionnelle s’est effectuée sur bois de fil. On débitait un bloc de la taille de l’image. Mon schéma très simpliste permet de comprendre la difficulté pour l’ouvrier de creuser  son bois avec précision : le canif avait tendance à suivre naturellement la verticalité des fibres, et les tailles croisées étaient particulièrement difficiles à réaliser. Le dessin se limitait aux tracés des contours et les ombres étaient évoquées par des hachures assez grossières et irrégulières.

Ce graphisme rappelle parfaitement le style gothique, et sa valeur esthétique est appréciée. Les premiers livres imprimés à Paris avant 1501 (les incunables) étaient réputés pour leurs illustrations. Les livres d’heures des Ateliers de Jean du Pré s’illustraient de bois gravés rehaussés de couleurs par un enlumineur. (cf : la Mer des Histoires). On retiendra les superbes bois de « la Danse Macabre du cloître des Saints Innocents » publiée vers 1485 et quelques années plus tard le merveilleux travail de dessinateur et de graveur d’Albrecht Dürer qui réalise des bois gravés d’une finesse exceptionnelle !

Bois de bout :

La gravure sur bois de bout apparait d’abord en Angleterre, et c’est Thomas Bewick qui va la perfectionner dans la 2ème moitié du XVIIIe siècle. L’idée est d’employer le bois dans le sens perpendiculaire aux fibres pour obtenir un bloc plus dur et dépourvu de nervures gênantes dans l’exécution de la gravure. En utilisant les outils de type « burin » employés pour la gravure sur métal, l’ouvrier peut alors travailler avec la même finesse que sur le cuivre.
Pour effectuer des gravures de grands formats, on assemble des morceaux de bois de bout avec de la colle et des vis pour obtenir un bloc de grande taille.

du bois de bout assemblé en un bloc

du bois de bout assemblé en un bloc

Ainsi, grâce à des outils plus perfectionnés que le simple canif : burins, gouges, échoppes rayés (pour graver des hachures), l’ouvrier peut travailler dans le bois très précisément et interpréter les ombres et les lumières de son dessin. En général, les artistes illustrateurs confiaient leur dessin à reproduire à un ou plusieurs ouvriers graveurs, en laissant des instructions pour le travail d’exécution. Voir les instructions données par Grandville à l’atelier de gravure.
On remarquera également une tendance à laisser beaucoup de « noirs » dans le dessin, les zones blanches étant difficiles à creuser dans ce bois si dur.

Les illustrateurs les plus renommés du XIXe siècle ont adopté la gravure sur bois pour illustrer les livres : Daumier, Gavarni, Meissonnier, Grandville, Doré… un moyen économique pour l’éditeur d’augmenter ses tirages.

Bois gravé d’après Gustave Doré, pour illustrer Edgar Allan Poe

Bois gravé d’après Gustave Doré, pour illustrer Edgar Allan Poe

4) Astuces pour identifier une gravure sur bois

  • De fil ou de bout, un bois gravé ne présente pas de cuvette sur le papier. La cuvette est la marque autour du graphisme de la matrice lors de la mise sous presse. Il n’y a pas de cuvette pour les gravures d’épargne (ni pour les lithographie), seulement pour les gravures en taille douce sur métal.
  • De fil, un bois gravé « défonce » le papier : les traits noirs de l’estampe s’enfonce dans le papier, on sent le relief au verso de la feuille. C’est l’effet de la mise sous presse.
  • De fil, outre le dessin « simplifié », l’estampe est tirée sur papier traditionnel, à la forme, en chiffon de lin vergé.
  • De bout, l’estampe est tiré sur papier moderne (sans vergeures).

Pour identifier une estampe, il faut pouvoir la toucher ! Dans le cas des bois gravés l’absence de cuvette, la nature du papier et le relief au verso de la feuille sont d’excellentes indications.

bibliographie

Pour aller plus loin…
– Les Origines de la gravure en France: Les estampes sur bois et sur métal. Les incunables xylographiques.

– Dürer / Baldung Grien / Cranach l’Ancien : Collection du cabinet des estampes et des dessins

– Trait historique et pratique de la gravure en bois, (facsimilé) Jean-Michel Papillon

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