rouge

La couleur rouge dans les livres anciens

Après le noir dans les livres anciens, voici le rouge ! Bordeaux, Cardinal, Cerise, Cornouille, Écarlate, Etrusque, Framboise, Géranium, Grenat, Groseille, Mandarine, Maroquin, Turc, Vermillon…

Cet article est une synthèse d’informations sur la couleur rouge que l’on trouve dans les manuscrits, les livres imprimés et sur le cuir… L’encre des manuscrits n’est pas de même nature que celle de l’imprimerie typographique. Toutefois on peut trouver le même pigment dans ces deux encres. La teinture des cuirs s’obtient par dissolution et cuisson de poudre dans l’eau mais exige d’ajouter des mordants pour fixer la couleur au support. L’association d’un même colorant avec des mordants différents donne des couleurs différentes. 😕

Il convient donc dans un premier temps d’énumérer ce que la nature nous propose comme colorants rouges que l’on trouve dans les livres :

rouges issus du métal et du minéral :
– du minium (oxyde de plomb) rouge-orangé
– du massicot (autre oxyde de plomb) rouge-orangé
– du cinabre (sulfure de mercure) rouge vermillon

rouges issus du végétal :
– racine de garance, rouge
– bois de brésil (appellation qui regroupe plusieurs variétés de bois d’Orient ou d’Amérique du Sud comme le Pernambouc, bois de Campêche, le Sumac, le Santal…) donnent différents rouges et ocres rouges

rouges issus de l’animal :
– murex (coquillage) pourpre
– cochenilles (insecte) carmin

L’encre rouge dans le scriptorium

Une étude scientifique réalisée sur un ensemble de manuscrits de la fin du Xe siècle au début du XIIIe siècle conservés à la Bibliothèque Nationale de France a fait apparaître l’utilisation de 2 pigments rouges :

  • d’une part l’oxyde de plomb (minium ou massicot ou mélange des deux),
  • d’autre part le cinabre.

Ainsi, on savait réaliser du rouge à partir du plomb en le chauffant et en l’oxydant et qui produit un rouge orangé. Un autre rouge plus éclatant, le vermillon, résulte du cinabre, un minerai que l’on trouve à l’état naturel. Ce minéral broyé, chauffé et réagissant au souffre donne par cette synthèse le rouge vermillon. Le cinabre a été employé dès l’antiquité. On le trouvera encore comme le composant rouge dans l’encre typographique. L’étude a montré sur certains de ces manuscrits la présence de ces deux types de rouge comme on peut voir ci-dessous :

© CNRS Photothèque / BNF / Claude COUPRY

© CNRS Photothèque / BNF / Claude COUPRY

Pour les amateurs d’alchimie et de recettes fantastiques, on peut parcourir ce livre en ligne : Alchimie de l’enluminure, 80 recettes éprouvées par Marc Niederhauser

L’encre rouge à l’imprimerie.

Les encres typographiques n’ont rien à voir avec les encres des enlumineurs. Ce sont des encres épaisses et grasses avec une texture de pâte à tartiner. On trouve l’encre rouge dans les incunables et sur les pages de titre jusqu’au XVIIIe siècle.
A ce propos : « rubrica » désignait une terre ocre rouge, puis a pris le sens de « rubrique », règles selon lesquelles on doit célébrer la liturgie… tout simplement parce que ces règles étaient écrites en rouge dans les manuscrits. Par extension on retrouve la couleur rouge sur les titres des manuscrits puis sur… les pages de titre des livres imprimés.

Encre rouge sur page de titre

Encre rouge sur page de titre

L’encre d’imprimerie typographique se réalisait en faisant cuire de l’huile de lin. Pour éviter les accidents et les risques d’incendie (l’huile de lin étant particulièrement inflammable) on enterrait le chaudron dans le sol. Quand l’huile était cuite, on la laissait refroidir et l’on obtenait une texture gluante que les imprimeurs appelaient « vernis ». On disposait dans un encrier un petit monticule de poudre de vermillon (cinabre) que l’on creusait au centre pour y verser un peu de vernis. Le tout était malaxé au broyeur pour obtenir une pâte homogène. Le mélange séchant rapidement, il fallait constamment corriger la texture en y ajoutant du vernis.

Le rouge dans l’atelier du relieur

Nous quittons les encres pour les teintures. J’ai l’impression en fouillant des les manuels anciens des Arts et Métiers ou des Teinturiers et même des Relieurs qu’il y a autant de recettes de rouge que d’ateliers !!! On trouve cependant en abondance les pigments de vermillon, de cochenille et de bois de brésil.

Commençons par le rouge des tranches.

C’est une teinture rouge et grasse qui sert également à la marbrure des papiers (voir notre article sur les pages de garde). Le principe est d’employer un pigment rouge et de le mêler à de la colle de pâte. Voici une recette donnée dans l’Art du relieur, par M. DUDIN :

La couleur rouge se fait avec environ quatre onces de colle de pâte, et quatre once de vermillon, qu’on délaie ensemble avec deux gouttes d’huile : on met ce mélange dans un demi-setier de vinaigre, et on y ajoute à peu près autant d’eau.

On obtiendra une teinture épaisse à utiliser froide.

Continuons avec le décor des cuirs

On trouve du rouge sur les cuirs dits « porphyres », c’est-à-dire jaspés avec différentes couleurs (noir, bleu, vert) pour imiter la pierre porphyre (une roche volcanique présentant des cristaux colorés). Le relieur peut utiliser jusqu’à 3 rouges pour réaliser son décor : le rouge « commun », le rouge « fin » et « l’écarlate » ou carmin.
Ces deux premiers rouges sont réalisés avec du bois de Brésil avec pour le rouge fin l’addition de noix de galles blanches. L’écarlate ou carmin s’obtient avec la cochenille.

décor porphyre sur du veau, sources http://bublog.upmf-grenoble.fr

décor porphyre sur du veau, sources http://bublog.upmf-grenoble.fr

Le principe est de réduire en poudre le bois de brésil ou les cochenilles, de diluer à l’eau et de faire bouillir. Et pour faire tenir la couleur sur le cuir, on ajoutera un mordant d’alun et de sels d’ammoniaque. Il fallait constamment maintenir la couleur sur le feu, car ces trois teintures devaient être utilisées chaudes !

Ci-dessous une recette empruntée aux « Secrets concernant les arts et métiers, aux dépens de la Compagnie, 1784 » 😀 un « tuto » qui indique la présence du pigment rouge du bois de brésil obtenue par décoction dans un bain à l’eau de chaux, auquel on ajoute un « mordant » pour aider la teinte à se fixer sur son support, il s’agit également ici de l’alun mais la couleur s’applique après refroidissement :

Pour faire une très-belle couleur avec le brésil.
Prenez vinaigre très-fort, dans lequel mettrez deux morceaux de chaux vive, et l’y laisserez éteindre ; puis la retirez, rapez le brésil et le mettez dans ce vinaigre tremper deux ou trois jours ; ajoutez-y deux bons morceaux d’alun de roche, et mettez le tout dans un pot de terre verni : faites bouillir doucement, jusqu’à réduction de moitié ; alors laissez le refroidir, et retirez la teinture par inclination, sans mouvoir le fond, en le passant à travers d’un linge net, et sera fait.

Poursuivons avec le rouge des maroquins, tant prisé par les amateurs de beaux livres anciens…

Ici encore, beaucoup de « recettes » mais c’est la cochenille (parfois sous l’appellation de Kermès) et le bois de brésil qui semblent le plus couramment employés. Il faut songer que les variations de rouges sont le fait des mordants employés : tantôt l’alun tantôt le sel d’étain.

Le rouge cerise semble être obtenu avec le bois de brésil (Fernambouc) haché et bouilli dans de l’eau de chaux + l’alun comme mordant.

Ce sera M. Jerôme de Lalande qui nous informera le plus clairement dans son traité L’Art de faire le maroquin  « la manière de donner la couleur à Paris » en employant la cochenille et l’étain comme mordant. On apprend aussi qu’on teinte d’abord la peau et qu’on lui donne du grain (coudrement) après.

Sur la planche extraite de son ouvrage on voit le procédé :

atelier-maroquinier

Au fond de l’atelier on voit une grosse cuve de cuivre (E) ou l’on fait bouillir la teinture (cochenilles en poudre + eau + sel d’étain). Un ouvrier doit remuer la teinture pour éviter les dépôts au fond de la cuve. On doit ajouter de l’eau au fur et à mesure de l’évaporation, à cet effet, un petit chaudron placé entre les cuves (F) et (G) est constamment sur le feu à faire bouillir de l’eau.
Puis on transvase dans les cuves (F) et (G) la teinture bouillante pour qu’elle refroidisse.
Elle doit être chaude mais pas brûlante pour ne pas abîmer le cuir.

(A) : un ouvrier verse la teinture chaude dans une baignoire (H), pendant qu’un autre ouvrier trempe la peau pliée en deux dans le sens de la longueur, chair contre chair pour exposer le côté fleur à la teinture en ramenant la peau vers lui 5 à 6 fois. Le troisième ouvrier dépose la peau teintée sur le chevalet (B).
On répète cette opération 3 à 4 fois.
Puis on rince les peaux à l’eau claire en les dépliant (C) pour ôter l’excédant de couleur et on les place sans faire de pli sur un chevalet (D) en les superposant fleur contre fleur, chair contre chair. La mise en couleur est terminée, les peaux reposent une journée avant le traitement de leur grain…

Et sur les livres modernes ?

Au XIXe siècle explosent les couleurs synthétiques, avec la découverte de l’aniline. Le rouge devient fuchsine, couleur obtenue en chauffant l’aniline avec du tétrachlorure d’étain… qui remplacera peu à peu la garance dans l’industrie textile. Mais les teintures modernes demandent une étude plus approfondie que je n’ai pas eu le courage de faire maintenant. A moins de trouver un spécialiste qui saura nous en parler ?

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