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La percaline, reine de l’ère de l’industrialisation du livre au XIXe siècle

Beaucoup d’affection pour ces livres « modernes » au charme désuet, dont les couvertures sont souvent parlantes et qui renferment dans leur écrin des histoires illustrées… Les percalines plaisent encore beaucoup au public et sont toujours collectionnées. Fragiles et rarement en très bon état, elles méritent toute notre attention pour leur conservation. Et pour répondre à de nombreuses questions sur le sujet, je vous propose donc aujourd’hui un « dossier spécial percaline » !

La percaline, qu’est-ce-que c’est ?

C’est un textile enduit utilisé comme couvrure en reliure au XIXe siècle. Le dictionnaire encyclopédique du livre donne cette définition :

Toile fine de coton au fil rond et au tissu très ras et très serré, légère et lustrée, utilisée en reliure industrielle pour recouvrir les cartonnages d’éditeur. Nommée aussi percale, toile anglaise, toile chagrinée, toile gaufrée, parfois lustrine, la percaline est choisie par les ateliers de reliure pour son coût modique et sa capacité à imiter le grain du maroquin une fois enduite.

Le dictionnaire indique que la percaline se répand en France dans les années 1840.

En fouillant un peu dans les manuels de reliure, et notamment celui de Roret, on retrouve de façon récurrente le nom d’un certain M. Berthe qui semble être LA référence en France en matière de percalines. Effectivement, j’ai trouvé dans les « Archives des Découvertes et des Inventions nouvelles, faites dans les Sciences, les Arts et les Manufactures… pendant l’année 1834 » un brevet qui lui est attribué le 22 novembre et que voici :

A M. Berthe-Noël (E.), rue du Battoir St-André-des-Arcs, n.2, un brevet d’importation et de perfectionnement de cinq ans, pour l’emploi de la toile, de la perkale ou percaline, de la cotonnade et autres étoffes semblables, à tous les objets de reliure, cartonnage, gaineries et couvertures en tous genres, et pour les procédés de préparation au moyen desquels ces étoffes servent utilement à ces différents usages.

M. BERTHE-NOEL est ainsi le premier fabricant français de percaline. On apprend par ailleurs qu’il donne à ses reliures l’odeur aromatique du cuir de Russie…

Préparation de la percaline

Percaline dans un état exceptionnel (exemplaire vendu par la librairie Lis Tes Ratures à Nantes)

Percaline dans un état exceptionnel (exemplaire vendu par la librairie Lis Tes Ratures à Nantes)

Pour apprécier la beauté des percalines et surtout comprendre ce qu’il se passe quand elles se dégradent, il est indispensable de savoir comment cette toile textile était préparée à recevoir soit un grain imitant le cuir, soit un gaufrage, soit une impression d’image.

Laissons donc la parole à M. Berthe qui, dans un procès-verbal du Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale explique son procédé :

L’auteur commence par préparer une colle composée de pieds de mouton, qu’il fait bouillir pendant huit heures dans de l’eau de rivière (un demi-kilogramme de pieds pour 4 litres d’eau), et auxquels il ajoute peu à peu 9 décagrammes d’alun en poudre, en ayant soin de bien remuer le mélange.
Pour les couleurs tendres ou faciles à se détériorer, on remplace les pieds de mouton par de la colle de peau et de la gomme arabique.

Ces préparations sont passées au tamis fin et tenues constamment à un degré de chaleur convenable ; on les applique sur les étoffes avec une éponge, une brosse ou un pinceau. Lorsque l’apprêt est sec, on le lisse par les mêmes procédés que ceux employés pour lisser le papier, ce qui leur donne le lustre nécessaire. Au moment de les grener ou gaufrer, on les humecte au moyen d’une dissolution de gomme.

Le gaufrage s’opère, soit à l’aide d’une plaque de cuivre grenée ou gravée, qu’on applique sur le tissus et qu’on soumet ensuite à une forte pression, soit avec un rouleau ciselé, guillochés ou gravés, selon le genre de dessin qu’on veut reproduire.
Les étoffes ainsi préparées se collent avec de la colle de Flandre, de la gomme ou de l’empois fort sur carton, bois, etc…, pour recouvrir tous objets de reliure, de cartonnage et autres, en remplacement du papier et de la peau.

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Plaque à gaufrer, exposition cartonnages romantiques, BM de Lyon

On retrouve ici ce que la définition du dictionnaire citée plus haut entend par toile « enduite ». La percaline est tout d’abord teintée. Dans un premier temps on préfère des couleurs sombres (noir, brun, violet, bleu marine, vert foncé) parce qu’on emploie cette couvrure pour imiter le cuir. Puis vers 1860 les couleurs sont plus vives, avec une dominante pour le rouge qui fait ressortir les ors et les couleurs du décor.
Une fois teintée, la toile est enduite d’une colle, puis lustrée au polissoir (comme on lustre le papier). Pour appliquer le décor on utilise les mêmes outils et mêmes procédés que pour les impressions sur tissus, puisque la percaline n’est rien d’autre que du tissu. Les illustrations en couleurs sont soit imprimées à part (en chromolito) puis collées sur le plat, on parle alors de percaline mosaïquée, soit lithographiées directement sur la toile.

Un petit tour dans notre bibliothèque :

Des millions d’exemplaires…

Nous sommes en pleine époque industrielle, les ateliers de reliure travaillent pour les éditeurs qui font de grands tirages (démocratisation du livre, livres scolaires, etc…). Il faut donc produire plus vite et à moindre coût, en utilisant des machines outils et en simplifiant les étapes de la reliure traditionnelle. Sortent alors des ateliers des livres que l’on nomment « cartonnages » et qui sont souvent de simples emboitages : le travail est divisé en équipe dans l’atelier, des ouvriers préparent le bloc livre, d’autres les couvertures, et d’autres assemblent les deux en collant simplement les gardes aux contre-plats.

Je n’ai aucune illustration des presses et des outils employés dans l’atelier parisien de M. Berthe à vous montrer. Le caractère industriel de fabrication de ces cartonnages d’éditeur (travail à la chaîne) demande un espace important et l’on trouvera de grands ateliers-usines plutôt en Province qu’à Paris. Cette illustration de l’Atelier de reliure de Mame à Tours montre à quel point nous sommes loin de l’atelier traditionnel.

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« Atelier de reliure de Mame vers 1860 : on y voit les presses à balancier, les fontaines à rafraîchir une atmosphère alourdie par les calorifères, la vapeur des presses et le nombre important d’ouvriers, etc. »

Ainsi on peut compter en millions d’exemplaires les cartonnages produits au XIXe siècle, tantôt couverts de papier, tantôt de percaline. Mais leur grande fragilité n’a pas résisté aux manipulations et autres aléas du temps et une grande partie d’entre eux a disparu. On peut penser que ces livres « à coût modique » de l’époque ont fait l’objet de moins d’attention de la part de leurs propriétaires.

Dégradations fréquemment rencontrées

La toile est déchirée.
Parce qu’elle est très fine et légère, mais surtout parce que les reliures sont fragiles ! Les plats se disloquent du bloc-livre et la toile se déchire au niveau des mors. Les frottements d’usage éliment le tissus sur les bords des plats souvent chanfreinés, les fibres de coton finissent par s’effilocher.

La toile est tachée.
La moindre goutte d’eau laisse une auréole, que dire des percalines de couleurs claires… On trouve des taches d’encre, de graisse, d’humidité et de saletés incrustées dans les fibres de la toile.

Les couleurs ont terni.
Le dos est insolé et l’éclat des couleur a disparu en totalité ou partiellement. En observant la surface d’un plat en lumière rase on voit que l’enduit semble s’être décroché de la toile.

Restauration des percalines

Le principe de restauration appliqué à ces couvrures est très proche de celles des reliures cuir : on pratique des greffes de toile s’il y a des lacunes, on peut aussi reposer une toile nouvelle (toile de renfort) et réincruster dessus les éléments du décor.

Restauration réalisée par l’Atelier du Chapitre

Restauration réalisée par l’Atelier du Chapitre

On peut également combler les lacunes avec du papier japon.

Comblage des lacunes par du papier japon, Atelier de Sandrine Salières Gangloff

Comblage des lacunes par du papier japon, Atelier de Sandrine Salières Gangloff

Enfin on peut « repeindre » avec de la teinture les zones qui ont perdu leur éclat. Mais il faut savoir que la restauration reste « assez visible » si elle n’est pas confiée à de bons restaurateurs, et que dans le cas de livres très abîmés, il ne reste plus grand chose d’origine :/

En ce qui concerne la perte d’éclat général, notamment sur les percalines rouges, je ne suis pas convaincue par l’utilisation de teinture. Parce qu’on se retrouve devant l’obligation de recoloriser toute la toile et que le contraste avec le décor me paraît « surnaturel ». De plus, il est difficile de faire un beau travail sans laisser de marques, sans mordre sur les dorures et autres éléments de décor.

Je rêve d’une intervention beaucoup plus « légère » permettant simplement de combler les zones dépourvues de leur enduit et de couvrir les autres d’un voile protecteur. Passer un peu de cire donne l’illusion d’une rénovation, mais cela n’est pas durable…
Je m’intéresse de très prêt à une autre solution ^^.
En attendant, je ne peux que vous conseiller de simplement recouvrir les percalines de « films fleuristes«  qui ont l’avantage de protéger le livre des poussières et des taches et qui font briller les couleurs.

J’espère que cette synthèse répond aux questions générales et je vous invite à intervenir sous cet article pour poursuivre la discussion sur les percalines 😉

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Commentaires

  • Luisa
    Répondre

    Merci Celine pour cet intéréssant article sur les percalines. Je voudrais savoir ce que c’est le « film fleuriste », puisque jái quelques livres dont la percaline est assez abimée.
    Merci d’avance.
    Luisa

    • Celine Essentiam

      Bonjour Luisa, effectivement, je n’ai pas mis de lien… je vais corriger. Le film fleuriste est un film transparent très fin et très brillant (utilisé par les fleuristes, mais aussi par les libraires !). L’épaisseur varie de 40 à 70 microns selon les fabricants, personnellement je préfère la plus fine (40 microns).
      Voici un lien pour vous montrer ce que c’est : film fleuriste 40 microns
      Vous remarquerez chez les libraires d’anciens ou d’occasions, et surtout sur les marchés aux livres, presque tous les cartonnages exposés sont recouverts de ce film transparent (cela les protège des marques de doigts et le brillant valorise les couvertures).

  • annick vatant
    Répondre

    Bonjour Céline, j’utilise le film polyester de chez Stouls 75 microns en général , il est sans doute plus cher que le film fleuriste , mais il est non traité et chimiquement neutre . merci aussi pour cet article, j’adore ces cartonnages et j’aime les restaurer 😉

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Je ne suis pas en ligne, laissez-moi votre message, je vous réponds dès mon retour. Céline Essentiam.

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