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L’art du livre sous le règne de Louis XVI

Quelle pouvait être l’orientation du « style » des livres sous le règne de Louis XVI pour succéder à l’incomparable richesse voire l’exubérance de celui de son grand-père, si ce n’était un retour à une élégance plus sage, plus fine et épurée… plus froide aussi ? Quelles étaient les innovations techniques dans la production des livres dans ce dernier tiers du XVIIIe siècle ? C’est ce que je vais essayer de synthétiser dans cet article pour marquer notre tout récent et heureux partenariat avec l’Association Louis XVI, association à caractère exclusivement historique.

1. Derome Le Jeune, le grand relieur de l’époque

Le style d’un livre se repère dans sa reliure « grand décor », il convient donc de regarder les reliures de luxe pour découvrir l’élan artistique d’une époque. De même que se succèdent les rois, se succèdent les maîtres relieurs, doreurs, imprimeurs et graveurs qui depuis le début du XVIIe siècle forment de véritables dynasties. Ainsi, la figure qui a marqué le style des reliures sous Louis XVI est celle de Nicolas-Denis Derome, le troisième fils de Jacques Antoine Derome, célèbre pour ses reliures à décor à la dentelle ou à décor mosaïqué à fond pointillé du règne précédent comme celle ci-dessous :

reliure-mosaiquee-derome

Nicolas-Denis Derome reprend l’atelier à la mort de son père (1760). Il est actif de 1761 (l’année de sa maîtrise) à 1790. La finesse de son travail lui vaut très tôt une grande réputation qu’il met en exergue en signant ses reliures Derome Le Jeune (et pour se distinguer de l’un de ses frères aînés s’appelant également Nicolas). Il ne crée pas de véritable nouveauté mais reprend le thème du décor à la dentelle qu’il réalise en composant une élégante composition de petits fers très fins comme ci-dessous :

decor-dentelle

Parmi ces petits fers, il en est un particulier, représentant un oiseau : « le fer à l’oiseau », que Derome Le Jeune dispose sur les angles et les côtés de son décor, et sur le dos des livres. L’élégance de l’oiseau aux ailes déployées est très appréciée et la notoriété de Derome Le Jeune s’affirme — On lui attribuera d’ailleurs abusivement de nombreuses reliures en raison de la présence de cet oiseau, or ce fer était également employé par d’autres grands relieurs comme Jean-Pierre Jubert, par exemple. —

fer-oiseau

Mais on ne peut pas encore parler d’un style Louis XVI car ces décors à la dentelle, si fins soient-ils, rappellent trop le règne précédent.

2. Long grain, bordure et symboles antiques

C’est vers 1780 que Derome Le Jeune oriente son décor vers une nouvelle tendance : plus de sobriété, plus de maroquins bleus à longs grains, plus de dos lisses… en vérité c’est l’influence de la mode anglaise qui apparaît en France (et l’on verra plus bas pourquoi cette date marque un changement). Les peaux qu’emploie Derome le jeune viennent d’Angleterre, tannées différemment qu’en France elles sont plus fines et permettent un travail de dorure plus précis.
Ainsi dans les ateliers des grands relieurs de ce règne (Bisiaux, Anguerrand, Jubert) le décor s’efface au profit du cuir dont le grain est travaillé. La couleur à la mode est le bleu (pour rompre avec le rouge et le vert jusque là dominant). Le plat du livre est encadré par une bordure constituée de différentes chaînettes, sur le dos des livres on voit apparaître non plus les seuls motifs de fleurs et de fruits présents pendant tout le XVIIIe siècle, mais des références à l’antiquité grecque (amphores, palmettes, fleurs stylisées, géométrie).

C’est bien dans ce décor là que le style Louis XVI s’affirme. Ci-dessous : reliure en maroquin bleu à décor de bordure, aux armes de Louis XVI, réalisée à Paris dans l’atelier de Pierre-Joseph Bisiaux, vers 1791-1792

bisiaux

Les doublures des contreplats et les gardes des livres luxueux sont souvent réalisées en tabis (une sorte de soie) rose ou bleu. On trouve également du papier marbré à la « Derome » c’est-à-dire en gros caillouté avec des gouttes de roses et de vert.
Quelques éléments du style des grands décors se retrouvent sur les reliures courantes et soignées en veau ou en basane : dos lisses, fleurons stylisés, filets géométriques et pages de garde cailloutées. Ci-dessous un de nos livres (1781) avec ces signes du temps :

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gros-cailloute

3. Sur le plan technique…

Une grande nouveauté paraît en France, à partir de 1777, dans la fabrication du papier : on peut désormais fabriquer un papier sans vergeures, sans traces visibles par transparence, plus lisse, que l’on nomme papier vélin, en référence au parchemin de veau incroyablement lisse et blanc. Il faut signaler que ce papier si chic et élégant a fait son apparition sur le marché depuis 1752, et devinez où ? en Angleterre !
La France cherche alors à fabriquer le sien, et c’est Etienne de Montgolfier (l’inventeur de la Montgolfière) directeur des papeteries de Vidalon-lès-Annonay qui réalise les premiers essais. Dès 1780 sa papeterie est en mesure de proposer 92 sortes de papiers destinés à l’écriture et à l’imprimerie.
(voir l’article sur les formes à papier)

Ainsi, plus qu’une mode anglaise, je dirais que la France cherche à rattraper un certain « retard technique » en imitant les anglais. Or en adoptant les réalisations anglaises comme la reliure grecquée (livre à dos lisse), on note une baisse dans la qualité des réalisations françaises. Cette mode du dos lisse a conduit certains relieurs (et même les plus grands comme Derome) à abuser de cette technique pour relier des livres très anciens qui auraient mérité une reliure en adéquation avec leur temps. Les peaux que l’ont fait venir d’Angleterre sont certes plus fines mais de moins belle qualité, elles permettent de gagner du temps à leur parure (action qui consiste à amincir l’épaisseur du cuir) mais s’abîment plus vite.
Vient maintenant le papier vélin, on le trouve dès 1780 dans de nombreux ouvrages français. L’influence « industrielle » anglaise apparaît peu à peu dans les ateliers français à la fin du règne de Louis XVI.

4. Conclusion

Ce style « Louis XVI » n’a pas eu le succès attendu auprès des collectionneurs et bibliophiles du temps, peut-être trop marqués par les reliures du précédent règne… Or on sait que ce sont les bibliophiles qui encouragent la créativité, en faisant relier leurs précieux ouvrages. Mais ce style a marqué et on retrouvera beaucoup d’éléments sur les ouvrages du 1er empire.
Quant à la suprématie française en art du livre, elle est complètement anéantie après les troubles de la fin du règne et l’après Révolution Française… au profit de l’Angleterre.

Sources et liens intéressants :
site en anglais sur les fers à l’oiseau
les reliures numérisées de la BNF
L’art du livre en france, des origines à nos jours.

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Commentaires

  • Jean-Louis de Kerstrat
    Répondre

    Un grand merci pour ce passionnant article.
    D’un lien à l’autre… cet article m’a permis, de surcroît, de me plonger dans celui des formes à papiers, tout aussi captivant.

  • caroline fabre
    Répondre

    merci pour cet article passionnant et très instructif qui incite à en apprendre toujours davantage .
    Amicalement

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