marques-typographiques

Les premiers livres imprimés : des produits de marque

Les premiers libraires sont d’abord et avant tout des hommes d’affaires, ils doivent investir beaucoup d’argent pour monter une entreprise à produire des livres. Les premiers libraires sont étroitement liés à l’atelier d’imprimerie qu’ils financent en fournissant papier, fontes de caractère, gravures sur bois, ou bien sont eux-mêmes maîtres-imprimeurs et possèdent leur propre atelier. Outre la production physique des livres, ils se chargent de leur diffusion et de leur vente.

On devine aisément que l’arrivée de l’imprimerie a changé le livre jusqu’alors manuscrit, en un produit chargé de nouvelles valeurs commerciales (publicité, stratégie, réseaux, etc…). Le libraire produit désormais un objet multiple, international, dont la ligne éditoriale et la fabrication sont de sa responsabilité, en un mot le livre imprimé devient un « produit de marque ».

Les marques typographiques

On voit alors apparaître sur les livres, dès le commencement de l’imprimerie, des marques typographiques (comme on voit des logos sur des produits de marque). Les marques typographiques sont également appelées « marque d’imprimeur » ou « marque de libraire », ainsi on peut trouver sur certains incunables les deux marques à la fois.

Dans le dictionnaire encyclopédique du livre, la marque typographique se définit comme le

signe distinctif gravé, imprimé dans un livre et destiné à identifier l’imprimeur ou le libraire responsable de l’impression ou de la publication.

Ce signe a connu une évolution, soit par rapport à son emplacement dans le livre ou à son graphisme, aussi je vous invite à lire cette synthèse sur le site de Bibliomab : Les marques d’imprimeurs et de libraires dans les livres.

Je montre ci-dessous quelques marques des plus grands imprimeurs et libraires des XVe et XVIe siècles, pour le plaisir des yeux et pour montrer la variété dans les styles des marques. On pourra envisager de s’y pencher plus longuement une autre fois pour tenter de déchiffrer certains emblèmes et mystères…

Pour l’heure, ce qui m’intéresse, c’est que les premières marques de libraires sont apparues bien avant la législation des métiers du livre, qui d’abord en 1541 aborde la question pour définitivement imposer la mention du libraire (son nom et adresse) dans les nouveaux statuts des métiers du livre en 1618. Le dictionnaire des livres indique que :

si tous les imprimeurs ou libraires du XVIe siècle n’utilisèrent pas de marques — pour des raisons sans doute financières car la commande d’une gravure était coûteuse —, les plus grands parmi eux en possédèrent tous.

Alors pourquoi est venue l’idée de créer une marque typographique ?

Le livre imprimé : un nouveau produit

Une anecdote (rumeur, légende ?) rapporte que Johan Fust (le financier de Gutenberg et Schoeffer) pour vendre ses bibles 1462 à Paris tout en conservant le secret de l’imprimerie les aurait présentées comme des manuscrits (et vendues au même prix). Accusé par les acheteurs de voleur, faussaire et même de magicien et poursuivit par le Parlement, il se serait enfuit.
Mais, comme il est dit dans « Histoire de l’origine et des premiers progrès de l’imprimerie » : […] cela n’est nullement vraisemblable : & si jamais il y a quelque fondement à cette Historiette, il est bien plus naturel de croire, que ce fut pour des Exemplaires de l’Edition de M. CCCC. L. (1450). En effet, dans les Exemplaires de cette Edition on ne voïoit aucun Nom d’Imprimeur, aucun Avertissement, ni aucune autre Indication : &, de plus, ces premieres Impressions ressembloient si fort aux Manuscrits, qu’il étoit très aisé d’en imposer, & assez difficile de n’y être pas trompé : Mais, il ne pouvoit nullement en être de même des Exemplaires de celle de 1462, à la Fin desquels les Imprimeurs, non seulement se nommoient comme les Fabricateurs de ces Ouvrages, mais même avertissoient le Public par une Inscription expresse, qu’ils ne les avoient fabriqués ainsi, qu’à l’Aide d’un Art nouvellement inventé.

La marque rouge des imprimeurs-libraires Fust et Schoeffer, colophon de la Bible de 1462

La marque rouge des imprimeurs-libraires Fust et Schoeffer, colophon de la Bible de 1462

On pourrait alors supposer que l’apparition des marques fut, au début, le moyen de distinguer un incunable d’un manuscrit…

Nouveaux marchés et « image de marque »…

Puisqu’aucune législation ne l’impose, il s’agit donc bien dans un premier temps d’une volonté délibérée de signer sa production, grâce à une gravure mentionnant son nom ou ses initiales, ou encore montrant un signe (rébus, animal…) en relation directe avec la librairie et par conséquent d’abord à l’attention du client lecteur :

  • D’une part le client reconnaît immédiatement la provenance d’un livre qu’il peut « comparer » à un autre.
  • D’autre part il associe la qualité du livre (le soin apporté à la fabrication, aux caractères, aux images et surtout aux textes choisis) à la marque du libraire.

Notons que la marque ne s’apparente pas au contenu du livre, ni n’évoque une spécialité (sciences, religion, littérature) mais se rapporte bel et bien à un individu : le libraire. A tel point que les héritiers du libraire poursuivent la production avec la même marque, car elle se transmet.

Marque de Sébastien Gryphe

Marque de Sébastien Gryphe

Ce nouveau métier de libraire s’apparente à la bourgeoisie marchande, avec ses modes de fonctionnement « capitalistes » (investissements, foires, voyages commerciaux…), à la bourgeoisie notable et influente (choix des textes, des auteurs anciens et contemporains) et à la maîtrise artisanale (perfection d’un nouvel art). Alors même si la production d’un livre imprimé reste un travail collectif, comme l’était le livre manuscrit, avec l’apparition de l’imprimerie, c’est le libraire qui en devient le responsable et qui détient le droit à la propriété intellectuelle.

Le livre imprimé étant adressé à une riche clientèle tout comme aujourd’hui le sont les produits de luxe, il n’échappe pas à la contrefaçon. Et tout comme les grandes marques aujourd’hui, le libraire devait pouvoir contrôler sa production et « son image ». La marque typographique, avant même la législation, fut donc aussi un moyen de se préserver des faussaires.

Disparition des marques de libraires

En 1618, alors que la mention du nom du libraire et de son adresse sont rendus obligatoires (pour contrôler la production écrite dans le Royaume), on voit quasiment disparaître des pages de titre les marques typographiques pendant tout le XVIIe siècle. On trouve à la place un simple ornement au-dessus du nom du libraire… J’ignore la raison profonde de ce changement, qui doit pourtant correspondre à une modification des comportements, côté lecteurs ou côté marchands.

  • Peut-être tout simplement parce que le livre imprimé n’avait plus à conquérir les marchés jusqu’alors détenus par les livres manuscrits ?
  • Parce que la page de titre ne supportait plus une image trop présente ?
  • Parce que l’impression n’était plus une invention nouvelle ?

Au siècle suivant (1730) paraît le premier répertoire de marques typographiques anciennes le « Thesaurus symbolorum » de Friedrich Roth-Scholtz comme pour inscrire au Musée des Livres ces fascinantes marques des pionniers du livre.

Conclusion

Bien que j’ai volontairement accentué le côté « marketing » de la marque typographique, avec ces quelques réflexions personnelles ou partagées par de nombreux auteurs, il faut je pense rester prudent sur les interprétations des us de cette époque. N’oublions pas que l’imprimerie marque la fin du Moyen-Age, et que ces hommes du temps étaient pétris de valeurs spirituelles qui nous échappent totalement de nos jours. Il n’est qu’à regarder de près les dessins de ces marques, chargées d’emblèmes bibliques voire cabalistiques, de signes dont la signification première a évolué selon qui se les approprie pour accepter d’entendre toute hypothèse, fantaisiste ou raisonnable, sur le sens de ces gravures.

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