scriptorium

L’héritage du merveilleux métier de maître relieur

Quelle place pour la reliure dans ce monde dématérialisé ?

Parcourant les siècles passés qui ont donné naissance, forme et prestige au Livre, je m’interroge sur la place des relieurs de nos jours. Il me semble qu’ils sont les derniers témoins de l’histoire du livre et que leur statut d’artisan ou d’artiste devrait muter en archéologue, en scientifique, en historien. Quel héritage pèse sur eux !

Bien avant l’imprimerie, la confection d’un codex ou d’un livre se déroulait au monastère qui abritait le scriptorium où les copistes et les enlumineurs travaillaient sur parchemin et aussi l’atelier du moine-lieur, qui assemblait les manuscrits et les reliait sous d’épaisses « couvertures », les ais de bois. Des notions d’ébénisterie devaient donc permettre au moine-lieur de réaliser sa reliure. On sait qu’à la période du Haut Moyen Age fleurissaient de grands monastères dans toute l’Europe ; l’étude de pièces parvenues jusqu’à notre époque montre une même technicité de fabrication au sein de chaque monastère, on peut donc supposer que les reliures étaient bien faites sur place.
Si l’on dissèque un livre de cette époque, on constate que le principe du montage qui a duré jusqu’à l’ère industrielle du XIXe siècle est déjà bien en place : on coût des cahiers de parchemin entre eux et on les fixe sur des nerfs (des boyaux de porc) pour solidariser le corps de l’ouvrage. Ce corps est placé entre deux ais de bois, que l’on perce pour faire passer les nerfs au travers, l’ensemble est recouvert de parchemin, puis de cuir. Quelques éléments décoratifs en métal ou des cabochons de pierres semi-précieuses, des agrafes pour fermer les livres, … la reliure protège et orne le livre.
La naissance de l’Université à Paris au XIIIe siècle (la Sorbonne), où les doctes esprits s’interrogent, cherchent, instruisent et légifèrent, va bien évidemment accroître le besoin de livres. Les étudiants nombreux ont besoin de supports et l’on devine que le travail des moines augmente considérablement. L’Université va donc prendre en charge la fabrication des livres, tous les métiers du livre sont suppôts de l’Université : copistes, enlumineurs, relieurs et libraires doivent s’installer dans le quartier de la Sorbonne (ils y sont encore !), et bénéficient d’exonération d’impôts. Nul besoin de pratiquer en indépendant, l’Université fournit travail et avantages ! Mais, pour organiser, échanger et transmettre leurs compétences avec les règles pour la formation de nouveaux artisans, tout ce petit monde du livre se regroupe en une confrérie rattachée à Saint André des Arts : Nous sommes en 1401, et l’on voit l’importance du livre dans la société savante, et ce, bien avant l’invention de l’imprimerie.

70 ans plus tard, la Sorbonne installe la merveilleuse presse typographique conçue par Gutenberg ! L’essor du livre imprimé est tel qu’il y a trop d’artisans maintenant à la Sorbonne et les exonérations d’impôts ne sont plus possibles pour tous. Le nouveau métier d’imprimeur (libraire-imprimeur) s’impose sur les relieurs, on commence à voir des conflits dans les droits à exercer son métier, à pouvoir faire commerce (ou non), aux problèmes de succession, et les libraires-imprimeurs sont privilégiés sur les autres métiers du livre. A cette différence de droits entre les relieurs et les libraires vient s’ajouter un nouveau corps de métier : les doreurs de livres !
Et oui, des guerres et des campagnes en Italie, on rapporte en France de nouvelles idées : peinture, architecture, musique, mode, etc., les nouvelles pratiques artistiques italiennes séduisent les rois. Le livre n’échappe pas à ce renouveau artistique et l’on fait venir à Lyon l’atelier de Alde Manuce, avec ses petits fers et le savoir-faire des doreurs de livres ! S’il semble que le livre prenne la forme de l’état d’esprit de son temps, le XVIe siècle est doré…
Mais difficile de faire sa place et d’en vivre bien quand on ne peut faire commerce de livres, on accepte dans la confrérie les doreurs, mais les conflits augmentent entre les différents droits des uns et des autres, les querelles entre les compagnons et les maîtres, entre les libraires et les doreurs.

Le XVIIe siècle tente de régler ces conflits, avec un Réglement Parisien en 1618 qui organise la communauté des métiers du livre, et surtout par la séparation en 1686 des corps de métier en deux groupes :
– imprimeur-libraire qui ont le droit de commerce et de [glossary id=’997′ slug=’couvrure’ /]
– relieurs et doreurs qui n’ont pas le droit de commerce. (Les libraires font travailler les meilleurs maîtres relieurs, quand ils n’ont pas leurs propres ateliers…)
Les relieurs et doreurs quittent alors la confrérie de Saint André des Arts et se regroupent à Saint Hilaire.

Le XVIIIe siècle marque la fin de la communauté et la fin de l’assignation à résidence dans le quartier de la Sorbonne. Les artisans relieurs ont les mêmes droits que les papetiers, les filles et les femmes peuvent dorénavant accéder à la maîtrise.
La Révolution porte un mauvais coup aux métiers du livres, et les relieurs voient disparaître la riche clientèle aristocrate guillotinée ou contrainte à l’exil ! Les révolutionnaires mettent fin aux corporations (à caractère trop héréditaire) et on procède à la fonte du matériel des relieurs et des doreurs. De nombreux ateliers cessent leur activité. Place aux conventions libres.

XIXe siècle. Les temps changent à toute allure, et l’industrialisation de toute manière change la fabrication du livre : papier mécanique, demi-reliure, cartonnage, emboîtage, Bradel… le savoir-faire des artisans maîtres n’est plus indispensable !
Les périodes du Directoire et de l’Empire ont tout de même relancé la reliure soignée, la reliure luxueuse, et laissé à la postérité quelques grands noms, mais l’industrialisation et les machines-outils ont surtout permis la naissance de grandes entreprises modernes comme les maisons Gruel, Thouvenin, Mame, Hetzel… Le statut du modeste artisan relieur s’est vite changé en ouvrier d’usine…

Le XXe siècle a eu quelques belles années pour renouer avec la reliure soignée : des artistes ont conçu des reliures, exécutées par de bons artisans, puis de bons artisans ont conçu et réalisé de magnifiques reliures d’art. Qu’en sera-t-il au XXIe siècle ?

atelier-reliure
C’est aujourd’hui très marginal de faire relier ses livres, quelques uns de nos clients le font systématiquement (quand ils font l’acquisition d’une édition originale) mais la tendance n’est pas là !

Je pense qu’aujourd’hui le relieur de livre doit élargir ses compétences en ajoutant à ses doigts et à ses outils les connaissances pointues de l’histoire de leur métier. Ainsi, ils sauront restaurer dans le goût et la façon de l’époque n’importe quel ouvrage, ainsi ils sauront expertiser n’importe quel ouvrage, car sans leur longue histoire qui pourra demain savoir ce qu’est un livre ?

EN SAVOIR + ET APPROFONDIR SES CONNAISSANCES SUR LA RELIURE avec cette liste d’ouvrages bien faits :

bibliographieDix siècles de Reliure – Yves Devaux
Reliures Royales de la Renaissance – Marie-Pierre Laffitte
Reliures impériales – Anne Lamort
Cartonnages romantiques : Un âge d’or… – Elisabeth Verdure
Voyage au pays des relieurs – Louise-Mirabelle Biheng-Martinon
L’art de la reliure : Bradel, demi-reliure,… – Paule Brunot-Fieux
Reliure – Josep Cambras
La reliure : bases et bons gestes – Lucile Oliver
La reliure : Technique et rigueur – Jacqueline Liekens

Si vous êtes relieur, merci de nous dire (en laissant un commentaire) comment vous voyez l’avenir de votre profession ?

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