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Mise en page, règlures et calibrage

Voici que l’observation d’une page d’un manuscrit ancien me plonge dans de lointains souvenirs…

Il y a maintenant plus de 25 ans, je débutais le métier de maquettiste. Une des tâches de mon métier consistait à la mise au net, c’est-à-dire à réaliser les documents techniques (documents d’exécution) destinés à la photogravure puis à l’imprimerie. Il pouvait s’agir de produire une étiquette, une annonce publicitaire, un catalogue, une revue, ou toute sorte de packaging et ce, … sans ordinateur !

Ce doc d’exé, comme on l’appelait, était un support cartonné (carton millimétré bleu ou carte à gratter blanche « porcelaine »). Je devais porter dessus à l’encre noire ou bleue les tracés techniques du gabarit : format, points de repères (point de coupe, de pliage), emplacement de zones (pour une photographie, un aplat de couleur, ou même un vernis) ainsi que tous les éléments à imprimer : illustrations, ornements (filets…) et bien sûr le texte.

Une fois tous les éléments tracés et collés sur la carte porcelaine, je plaçais une feuille de papier calque sur le montage pour inscrire les instructions de traitement des images et des couleurs au photograveur qui allait « flasher » ce document sur un film transparent. Je n’ai gardé aucun de ces documents techniques car ils étaient presque toujours conservés par le « client » ou le « commanditaire » pour une éventuelle réutilisation.

Mais j’ai reconstitué une maquette pour vous montrer à quoi le document d’exécution pouvait ressembler :
Exemple pour l’impression d’un flyer (doc d’exé à gauche et réalisation finale en haut à droite)

DOC-DEXE

Tous les repères techniques, c’est-à-dire les traits qui ne seront pas imprimés, étaient tracés à l’encre bleue ou à la mine bleue (couleur qui disparaît pendant l’opération de flashage chez le photograveur). Ces traits bleus me guidaient pour coller les éléments textuels ou tracer des filets… de la même manière que la préparation des pages de manuscrits de parchemin facilitait le travail du copiste et de l’enlumineur !

Les réglures

On voit très nettement ci-dessous des traits sur le parchemin qui délimitent dans la page les zones pour le texte et guident le scribe  :

reglure-mine-plomb

Ces lignes, que l’on nomme réglures, étaient portées sur le parchemin après la confection des cahiers, soit à l’aide d’un outil de type pointe sèche soit à la mine de plomb ou à l’encre.

La pointe sèche permettait de tracer les lignes de repères sur une seule face du parchemin, et sur plusieurs feuilles en même temps : à la manière d’un sillon le trait est visible en creux sur le recto et en saillie sur le verso, comme on devine sur l’image ci-dessous.
reglure-pointe-seche

L’encre brun et la mine de plomb marquant plus nettement les repères, les codicologues supposent que le principe a été adopté pour faciliter le travail du copiste (à partir du XIIe siècle). De nombreuses réglures à la mine de plomb ont été effacées sur des manuscrits à la Renaissance. Quant aux réglures tracées à l’encre (rose ou violet), on les trouve dans des manuscrits « de luxe » à partir de la fin du XIIe siècle, faisant en quelque sorte partie du décor de la page.

Les lignes horizontales au dessus desquelles écrivait le copiste sont appelées lignes rectrices ou linéation et sont tracées de différentes manières selon les époques et les lieux de fabrication : « Des piqûres, imprimées avec un instrument pointu, servaient à guider la règle du scribe ou de l’artisan chargé des derniers apprêts du parchemin ou du papier ». Le préparateur rejoignait deux points (piqûres) opposés pour tracer la ligne.

– On trouve dans les plus anciens manuscrits latins ces piqûres au centre de la page (au centre du texte ou dans l’entre colonne), dans le nord-est de la France (jusqu’au VIIIe siècle) et en Espagne (Xe et jusqu’au XIIe siècle).

– Dans le même temps on trouve chez les insulaires deux rangées de piqûres de chaque côté de la page. « Cette technique réapparaîtra, après quelques siècles d’oubli, vers le milieu du XIIe siècle, aussi bien sur le Continent que sur les Iles britanniques« . On trouve également ces deux rangées de piqûres sur les manuscrits grecs.

Ci-dessous on voit bien les piqûres apposées sur l’extérieur des pages, mais on ne peut pas voir celles coincées dans la couture du cahier.

2rangees-piqures-reglure

Autres traces de piqûres bien visibles vers le fond de cahier ci-dessous.

piquresOK1

Les réglures, nous l’avons vu, sont donc des repères pratiques pour la mise en page :

  • Elles sont tracées après la confection des cahiers.
  • Elles délimitent l’encombrement des textes.
  • Elles servent également à régulariser l’écriture du scribe.
  • En outre, elles sont « en relation étroite avec le format du manuscrit ».

Ce qui me laisse supposer qu’elles pouvaient également être un outil pour calibrer le texte…

Calibrage d’un texte

Retournons dans les années 1980/90… La plus grande difficulté (pour moi) dans l’opération de mise au net, c’était le calibrage du texte, avec l’angoisse de me tromper. En effet, à l’époque il fallait commander le texte chez le photocompositeur qui le livrait sur un papier photographique (bromure d’argent), un support souple que l’on découpait et que l’on collait sur la carte à gratter.
Dans mon exemple plus haut, le travail consistait à commander : un caractère, un corps, et un interlignage précis pour que le texte manuscrit fourni vienne se loger parfaitement dans l’emplacement prévu.

calibrage

Je disposais pour cela de différents outils : typomètre et échantillons de caractères dans un catalogue typographique. Cela mériterait un article entier à consacrer au calibrage… mais pour l’heure, il faut juste comprendre le principe : en me référant à des échantillons de texte sur catalogue, je peux aisément compter un nombre de signes moyen par ligne (combien de signes entrent dans les 10 cm de mon gabarit), et calculer le nombre de lignes. Cela pour calibrer à l’horizontale. Puis ajuster l’interlignage (l’espace entre chaque ligne) pour entrer dans les dimensions verticales.

Si je trouve un nombre trop important de lignes qui ne pourront venir se loger dans mon gabarit, je choisis un corps de caractère plus petit (le corps du caractère correspond à la hauteur de la lettre) et recommence à compter les signes, puis les lignes… et je passe ma commande !

Mais plus généralement, lorsqu’on doit mettre en page un gros volume de texte, comme un livre par exemple, le calibrage consiste à prévoir le nombre de pages nécessaires en fonction du caractère, du corps et de l’interlignage choisi.

Ainsi, à mon avis, on peut dire que les réglures déterminent aussi la hauteur des lettres et l’interlignage ! Plus les rectrices sont serrées et plus le copiste écrit petit et loge donc plus de texte dans son gabarit. Il était donc certainement possible pour le préparateur de connaître à l’avance le nombre de pages nécessaires pour réaliser un manuscrit.

——————
Sources : concernant les réglures, indiquées en italique : Recherches de Codicologie comparée : La composition du Codex au Moyen Âge en Orient et en Occident. (Ouvrage collectif regroupant plusieurs contributions de chercheurs codicologues et paléographes).
Pour regarder de près des manuscrits anciens, c’est par ici.

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Commentaires

  • Luisa
    Répondre

    Merci Céline pour cet interessant article!
    Je n’avais jamais pensé aux techniques utilisées dans l’organisation d’un texte pour qu’il « case » dans l’espace disponible, et pour que le tout ait une apparence équilibrée et belle. Pourtant j’aurais dû avoir quelque idée sur ce sujet, puisque bien avant l’ordinateur j’ai organisé testes ou materiaux d’apui por mes élèves, en essayant de leur donner un « visage » attrayant. Aujourd’hui j’ai une difficulté pareille lors qu’il s’agit de composer le titre et l’auteur sur le dos d’un livre relié… alors l’idée de faire une maquette me semble bien bonne!
    A bientôt
    Luisa

    • Celine Essentiam

      merci Lisa ! je n’ai pas un très bon souvenir de cette épreuve de calibrage, cela ressemblait quelquefois à un cauchemar… Le « chef » du studio apportait les textes le soir, il fallait rester au bureau jusqu’à ce que le calibrage soit terminé, pour pouvoir travailler le lendemain. La commande des textes coutait assez cher, il ne fallait pas se tromper :/
      Mais je regrette un peu ce temps, car il y avait des règles typographiques, et l’on faisait de beaux documents.

  • semanaz
    Répondre

    Bonsoir Céline. Voila une belle leçon. Quelle patience comme d’habitude. MERCI.
    Encore un coup voici des choses que nous croyons bien connaitre et Vlan…..
    Pas encore assez de savoir.Donc apprenons.
    Continuez nous sommes preneurs les livres sont une belle passion les papiers sont des trouvailles et VIVE LES MORDUS!
    bonne semaine merci et nous osons quelques poutous toulousains.germaine et jean louis.

    • Celine Essentiam

      Bonjour les Toulousains ! je n’ai pas de mérite, il a juste fallu me souvenir de mes premiers pas dans l’édition (et tout cela est loin maintenant).

Un renseignement ?

Je ne suis pas en ligne, laissez-moi votre message, je vous réponds dès mon retour. Céline Essentiam.

Je peux vous renseigner ?

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