Bibliothèque de Livres anciens

Quel monde après les livres ? [3]

Si j’ai tenté de montrer dans les 2 précédents articles, (1ère partie, 2ème partie) que le livre ne peut être le véhicule de la nouvelle culture qui s’impose, la culture numérique, j’aimerais maintenant vous entraîner vers la discussion suivante :
Le numérique peut-il servir le patrimoine écrit ?

Autrement dit, une culture peut-elle servir la conservation et la sauvegarde d’une culture autre que la sienne ? ou encore, la culture du livre a-t-elle pu préservé la culture antique ? Répondre à cette dernière question pourrait nous éclairer sur les capacités, les limites et la déontologie de la conservation, hélas j’en suis bien incapable.
Alors je pose à nouveau des pistes que l’on pourra creuser ou oublier… en nous concentrant sur ce qui pourrait arriver de pire aux livres anciens :
leur destruction physique (accidents, dégradations « naturelles »)
leur destruction symbolique (oubli, ignorance)

1) Le patrimoine numérisé

Inventorier, classer, archiver, gérer, manipuler, présenter, prévenir et guérir… vaste programme qui combine des compétences diverses et variées et qui rend complexe la mise en oeuvre d’une discipline avec des règles communes aux responsables du patrimoine écrit.
Une masse considérable de livres, manuscrits, estampes, journaux, photographies, etc. est à traiter. Les techniques pour donner des soins aux documents progressent, mais curieusement depuis plusieurs années, les problèmes physiques (matières des livres et documents, dégradations matérielles) semblent être devenus secondaires… la priorité étant passée à la sauvegarde des contenus (texte et graphisme), d’abord par le biais du microfilm.
En août 2000 on pouvait encore lire sur le site internet des Archives de France : « Aujourd’hui le microfilm est le support d’archivage de sécurité le plus sûr. Sa « durée de vie » est estimée à 500 ans et plus pour peu qu’il soit traité et conservé dans de bonnes conditions. »
Car évidemment, il faut aussi penser à la conservation des microfilms…

La pellicule photo aujourd’hui n’est plus qu’un lointain souvenir. C’est la numérisation qui a pris le relais.
Mais bien avant le WEB, Michael Stern Hart eu l’idée en 1971 de créer des versions électroniques d’oeuvres littéraires et les diffuser gratuitement dans le monde entier : c’est le projet Gutenberg. Voici ce qu’il dit :

Nous considérons le texte électronique comme un nouveau médium, sans véritable relation avec le papier. Le seul point commun est que nous diffusons les mêmes oeuvres, mais je ne vois pas comment le papier peut concurrencer le texte électronique une fois que les gens y sont habitués, particulièrement dans les établissements d’enseignement.

Avec l’arrivée du WEB, des moteurs de recherche et de Google, l’idée de Michael Stern Hart a inspiré la création des grandes bibliothèques numériques.
En s’emparant du numérique, les conservateurs peuvent désormais (sources Wikipédia) :

  • préserver et protéger des documents contre les risques d’altération,
  • archiver des documents originaux en vue d’un gain de place, les dupliquer sans risque de dégradation pour les mettre à disposition du public
  • permettre au public de consulter et d’accéder à des documents anciens et/ou rares
  • aider et susciter la recherche, faciliter l’indexation de textes et de documents multimédias, valoriser un fonds documentaire
  • donner accès à la connaissance à distance dans une perspective de communication (bibliothèques électroniques en ligne, projet « Bibusages » sur Internet, etc.)

Autrement dit, les documents originaux restent dans des boites et sortent de leur relation naturelle avec le public. Les contenus sont désolidarisés de leur support ou de leur contenant… et les bibliothèques ferment ou doivent devenir quelque chose d’autre. (à lire LES BIBLIOTHÈQUES TROISIÈME LIEU)

2) Des outils exceptionnels

Scanners et caméras qui bientôt pourront « lire » un livre sans l’ouvrir, drones équipés de caméras, imprimantes 3D, lunettes virtuelles, que ne peut-on pas réaliser aujourd’hui !!!

La technologie combinée au numérique est véritablement exceptionnelle.

J’ai relevé quelques réalisations extraordinaires, qui ont le mérite de mettre en lumière des patrimoines disparus et de valoriser le patrimoine architectural :

Modélisations 3D d’éléments de la Cité de Carcassonne et du Château de Pierrefonds :

Le Patrimoine modélisé par CNRS

Reconstitution de l’ambiance sonore du quartier du Grand Châtelet à Paris, au XVIIIe siècle

Le numérique au service du patrimoine permet ainsi aux musées d’accueillir plus de public, en lui fournissant tablettes ou lunettes pour des visites dites immersives. Les efforts d’innovation vont dans ce sens, innovations pensées pour les visiteurs…
Pourquoi ? Parce qu’il faut renforcer les liens entre deux mondes qui semblent se séparer ?
Voir cet article >> Centre des Monuments Nationaux : le numérique au service du patrimoine

En matière de conservation et sauvegarde du patrimoine, il me semble qu’avec le numérique on s’engage aujourd’hui vers une représentation mentale d’un objet qui a existé.

Monument (du latin moneo, se remémorer) : objet qui atteste l’existence, la réalité de quelque chose et qui peut servir de témoignage.
Image (du latin imago, masque mortuaire) : représentation visuelle, voire mentale, de quelque chose.
Numérisation : conversion des informations d’un support (texte, image, audio, vidéo) ou d’un signal électrique en données numériques

3) Le patrimoine au service du numérique ?

Numériser, modéliser, héberger toutes ces données dans des datacenters… Le « patrimoine », c’est un contenu exceptionnel pour les firmes numériques. Sans contenu, sans indexation, le Web n’existerait pas. Cela explique à quel point les données, les meta-données sont si secrètement gardées, et que des centaines de milliards de dollars sont investis dans la réalisation de datacenters. (Les factures liées aux dépenses d’énergie sont énormes… les méta données sont énergivores)

Si le « cloud » était un pays, il se classerait (en 2012) au 5e rang mondial en termes de demande en électricité, et ses besoins devraient être multipliés par trois d’ici à 2020.

Enfin, n’oublions pas que le patrimoine, c’est aussi un eldorado un secteur de marché important pour le numérique :
Extrait de l’article « Le patrimoine culturel et le numérique » sur le site Capdigital :

L’apport du numérique se concrétise notamment sur les enjeux suivants :
La conservation des œuvres, notamment à travers leur numérisation, ce qui soulève des problématiques de volatilité des supports et des standards.
L’accessibilité des œuvres à distance, notamment via des musées virtuels (ex : Google Art Project -35 000 œuvres- ou The Public Catalogue Foundation – 200 000 toiles prévues) ou des banques de données numérisées. Les modalités d’indexation des œuvres, notamment à travers les métadonnées, sont indissociables de ces démarches.
Les nouveaux moyens de méditation culturelle au sein des musées et monuments, qui réinventent l’expérience des visiteurs à travers la réalité augmentée, la 3D et les interfaces homme-machine. La France est à cet égard l’un des tous premiers pays au monde en termes d’applications mobiles dédiée à la culture et au patrimoine (175 références disponibles).

Conclusion

Chaque « révolution » est un aboutissement, la manifestation rapide et violente d’une rupture qui ne se concrétise qu’après une longue période de gestation. Quand les circonstances sont favorables alors éclate subitement la révolution.
Bien avant le numérique, le monde d’après les livres commençait déjà sa formation.

Depuis cette série d’articles, je regarde mes livres amoureusement. Tous, sans exception. Je vis avec ces petits et ces grands trésors une incroyable « expérience » tant convoitée par les acteurs du net, sans lunettes, sans artifice, le plus naturellement du monde. Je savoure également les regards complices, les mots complices, les images complices de ceux qui semblent aussi baigner dans cet art de vivre… Quel luxe mes amis !

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Commentaires

  • Daniel Focsa
    Répondre

    Encore une fois, chere Celine, je pense que le livre ne disparaitra pas, et donc le titre « quel monde apres le livre » qui deja commence avec la premice que le livre disparaitra, me semble mal inspire.
    Puis, nous qui aimons le livre, devons le deffendre et non pas predire sa disparition.

  • radium
    Répondre

    Oui mr Focsa, j’oserai ajouter que le livre à la chance d’avoir été créé pour être pratique mais de plus il a une forme harmonieuse et séduisante .Le livre c’est beau comme un paquet cadeau.

  • radium
    Répondre

    Bonsoir Céline,

    Me revoici, après avoir un peu disparu, car ayant connu moi aussi les épreuves d’un déménagement. il me semble que le site est un peu en état d’hibernation. J’en ai profité pour relire votre développement ci -dessus.
    Mes conclusions sont moins optimistes car je pense que les lecteurs d’oeuvres écrites se dirigent vers un impôt supplémentaire.En effet la lecture numérique pousse à la surconsommation d’énergie et le livre ,lui, fait abattre des arbres malgré le recyclage. Sans parler de la pollution des encres. La T.V.A. ne suffira plus a éponger ce gâchis et je renifle une vignette à trois lieues.
    Que les écrivains se méfient, l’incitation au gaspillage sera surement taxée. Comme les collectionneurs de tacots les amoureux des livres anciens seront épargnés lolll.
    Trois ingrédients pour faire une jolie bulle : des allumettes, une bougie et un bon livre.

    cdt
    Radium

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Je ne suis pas en ligne, laissez-moi votre message, je vous réponds dès mon retour. Céline Essentiam.

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